Month: November 2015

J’emmerde votre socialisation

Alors comme ça on parle de socialisation masculine hein ? Le sésame qui empêcherait miraculeusement toute agression misogyne et transmisogyne parce qu’on a trois poils au menton comme les mecs ? Et qui nous transformerait plus ou moins en mecs infiltrés dans le féminisme au prétexte qu’on n’aurait pas vécu le sexisme, voire qu’on l’aurait perpétré ? On va en discuter tiens, en gardant les couteaux à portée de main si vous voulez bien.

Je commence par un peu de vocabulaire. Je vais m’astreindre à utiliser le minimum de jargon possible, mais ces deux termes vont revenir souvent : « personne transmasculine »  désigne une personne qui transitionne pour être perçue comme « masculine » socialement. Personne transféminine  désigne une personne qui transitionne pour être perçue comme « féminine » socialement. Par transition, je veux dire l’ensemble des opérations sociales (prénom, garde-robe, cosmétiques) ou médicales (épilations, hormones, chirurgies) qui amènent à être perçu-e dans un genre autre que celui qui correspond au sexe qui nous a été assigné. Vous noterez enfin que je me contrefous de l’identité : la personne transféminine ou transmasculine peut se définir comme une femme, un homme, une personne non-binaire, un dinosaure ou une pizza, ce n’est pas mon problème ça ne regarde que la personne. C’est bien la transition en tant que fait et perception sociale qui m’intéresse. Ceci étant posé, entrons dans le vif du sujet.

La « socialisation » n’est pas un miroir.

Un argument fréquemment entendu dit que les personnes transmasculines ont vécu, en tant que personnes identifiées comme « fille » pendant plus ou moins longtemps, des violences sexistes. C’est bien évidemment vrai, et il faudrait être parfaitement ignorant-e de la réalité du sexisme pour le nier. Là où ça devient gênant, c’est qu’en conséquence, un certain nombre de personnes s’imaginent que du fait d’avoir été assignées homme, les personnes transféminines ont bénéficié de tout un tas de privilèges durant la période d’avant leur coming out. Chais pas, vous avez déjà entendu l’histoire de l’agneau qui se fait envoyer dans la meute de loups ? Ca le protège peut-être ? Non, même il en est mort. La métaphore est un peu trop facile, alors permettez moi d’argumenter :

Ce qui a fait que nous avons été envoyées du côté des garçons, c’est spécifiquement un appendice entre les jambes, suffisamment long (> 2,5 cm à la naissance selon les standards médicaux) pour que ce soit désigné comme « pénis ». Par la suite, ce qui a occasionné notre maintien de force dans ce groupe, ce sont les conséquences physiques de l’afflux de testostérone et de la faible quantité d’oestrogènes dans nos corps.

Notre socialisation elle, c’est à dire littéralement la façon dont nous avons relationné avec les personnes de notre entourage, elle nous a permis d’affirmer « j’appartiens au groupe des meufs, j’en suis une. ». A partir de ce constat fait plus ou moins tardivement, toute notre vie a été consacrée à nous débattre avec ça dans un monde qui nous dit que c’est pas possible, qu’on n’existe pas, que parce qu’on a une paire de couilles et des poils au menton on est pas supposées appartenir à ce groupe, on doit vouloir et aimer être dans celui des hommes. Alors on se débat pour s’accepter, tenter de démonter l’arbitraire et la fausseté de cette affirmation, et ça se voit. Eux, les hommes (cisgenres si vous voulez) le voient.

Parce que ne vous y trompez pas, ils ont beau être ineptes pour 90 % des activités de la vie (forcément, ils obligent les meufs à tout faire pour eux), les 10% restants incluent toutes les activités coercitives. Ainsi ils sont très forts quand il s’agit de détecter et punir la personne qui au milieu de leurs rangs n’est pas comme eux : la personne féminine. Ça inclut pas mal de monde y compris des hommes homosexuels, mais la personne qui est la plus vulnérable, c’est la personne transféminine balancée chez eux par « erreur ». Et vous savez je suppose aussi bien que moi comment les mecs punissent les meufs qui transgressent les règles : violences psychologiques et physiques, agressions y compris sexuelles. Ça a été pour beaucoup notre lot quotidien durant l’enfance, l’adolescence et/ou une partie de l’âge adulte.

Bien, donc maintenant nous sommes d’accord sur le fait que oui, personnes transmasculines comme transféminines ont tou-te-s largement vécu de nombreuses agressions durant leur « socialisation » dans le genre qui leur a été assigné. Chouette, le débat s’arrête là, on dit que tout le monde, mecs trans, meufs trans et meufs cis sont à la même place et on devient super inclusif-ve-s ?

L’oppression de genre est reproduite dans les milieux inclusifs

Seulement voilà, au nom de la « socialisation », on entend très souvent dans les milieux « inclusifs » quelque chose comme « les personnes transféminines, du fait de leur assignation « homme » à la naissance bénéficient ou ont bénéficié de certains privilèges liés à la socialisation masculine », à tel point que ces personnes sont vues comme violentes, hargneuses, prenant beaucoup de place…. Et donc il faut les contrôler. J’y vois une ironie fabuleuse.

Rappel : la société est organisée en deux classes de genre (je ne parle pas ici des questions de classe économique et de race, même si elles y sont fortement reliées), les hommes au dessus des femmes. Les hommes ont basiquement toutes les qualités et peuvent faire ce qu’ils veulent, on trouvera toujours le positif dans ce qu’ils font. Les femmes, doivent se plier à des exigences souvent contradictoires et, toujours sous le regard des hommes, ce qu’elles font n’est jamais assez bien. Ce que je viens de décrire, c’est le genre. Mais tel quel, le genre s’écroulerait bien vite tant son arbitraire est flagrant, le système patriarcal a donc établi un autre élément pour le consolider.

Voici donc le sexe. Le sexe, c’est un construct social qui dit que si vous avez une vulve, vous êtes biologiquement faite pour être passive, soumise, mais aussi manipulatrice et sournoise, autant de défauts qui sont ceux associés à la classe des femmes. Et réciproquement pour la classe des hommes, le pénis les rend apparemment forts, rationnels, et tout un tas d’autres caractères valorisés dans notre société. Ainsi, les deux catégories de genre sont naturalisées, deviennent des acquis biologiques donc indiscutables, « naturels », ce qui permet de figer l’oppression des femmes sur des bases pseudo-scientifiques.

Ce que je viens de décrire, c’est ce qui se passe dans la société. Examinons les milieux féministes « inclusifs », ainsi qu’une bonne partie des milieux trans « féministes » :

Les personnes assignées hommes à la naissance sommes supposées être pleines de privilèges : voilà donc une supposition basée sur le sexe. Si elles ne s’identifient pas strictement comme femme, c’est pire. Dans tous les cas, elles sont scrutées ces personnes : elles doivent avoir un comportement assez féminin mais pas trop sinon c’est du fétichisme, avoir un passing correct mais ne pas passer complètement non plus pour une femme cis, on doit voir qu’elles sont trans sinon c’est de la tromperie. Voilà des injonctions contradictoires, caractéristiques de l’oppression des femmes dans la société (et on retrouve l’idée de la femme sournoise et manipulatrice). Et le mieux ? Elles ne doivent pas avoir d’idées à elles, pas d’idées qui dérangent et bousculent la doxa de ces milieux, sinon elles sont exclues… Rien ne dérange plus qu’une femme qui a des idées, n’est-ce pas ? Autant donc pour la dénomination « féministe », quant à la dénomination « transféministe » que veulent se donner certains de ces milieux, cela tient de la mauvaise blague pure et simple.

Donc, en d’autres termes, ce qu’on voit c’est encore une fois une véritable oppression de genre qui cible les personnes transféminines, oppression soutenue par… hé bien, encore une fois une notion socialement construite de sexe, qui justifie l’oppression de genre en la faisant passer pour tout à fait normale, et pour ainsi dire « naturelle » : bien sûr qu’il faut contrôler les personnes transféminines, puisqu’elles sont pleines de privilèges, violentes et sournoises !

Sortons nos couteaux

Une fois ceci posé, il est clair que les milieux féministes inclusifs et trans ne sont pas miraculeusement des lieux exempts des questions de genre. Si les personnes transféminines s’y retrouvent ainsi écrasées, peut-être qu’il conviendrait de se poser d’autres questions. Qui bénéficie de ce fait ? A quel point les autres éléments constitutifs du système de genre sont présents dans ces milieux, par exemple une certaine idolâtrie pour la masculinité ? Je laisse chacun-e poser ces questions, à soi même et à son milieu, je ne souhaite pas y apporter ici de réponse définitive.

Par contre, je crois fermement que pour nous sortir, nous personnes transféminines, de tout ça, il faut faire comme nos anciennes féministes, celles du tout tout début : nous réunir. Comprendre que nous sommes artificiellement divisées par des questions qui n’ont que peu de pertinence pour nous. Prenons un exemple, féminisme queer ou matérialiste ? Dans les deux cas l’idéologie sert de mauvais prétexte aux personnes qui ont un intérêt à nous laisser au fond du trou, et dans les mouvements qui se réclament de ces idéologies, d’un côté ou de l’autre il n’y a que peu de place pour nous. C’est d’ailleurs là tout le danger, car je n’ai pas dit « aucune place ». De la place il y en a, mais peu, et nous sommes conditionnées à nous battre les unes contre les autres pour être celle qui va en avoir une…

Il faut nous retrouver, partager nos vécus, trancher les liens qui nous maintiennent prisonnières et en faire des liens forts entre nous. Seulement alors nous pourrons bâtir des théories et des pratiques qui ont un sens pour nous. Retrouvons-nous et libérons-nous les unes les autres. Sortons les couteaux.

 

Advertisements