Leçon de grammaire

En ces temps de débats stériles sur la façon de cultiver les nénufars, il m’a semblé judicieux d’ajouter mon pavé dans la gueule grammaticale. Voici donc une leçon de grammaire que j’intitule sobrement : “cis est un adjectif (1)”.

Cis est un adjectif.

Figurez-vous que j’ai appris récemment (je suis jeune il est vrai) que dans les années 2000, et encore parfois maintenant(2), le terme de “transfemme” était/est utilisé par certaines féministes pour bien séparer les femmes trans des femmes tout court. Pour poser un peu mieux l’emploi de ce terme, les personnes qui utilisent ce terme sont proches, sans forcément en faire partie, d’une mouvance féministe qui au nom d’un matérialisme mal digéré considèrent les femmes trans comme des hommes infiltrés dans les milieux lesbiens et/ou féministes. Pour sacrifier un peu à l’esprit de libérale-inclusivité à la mode, ces personnes acceptent de nous nommer malgré tout “femmes” mais pas complètement : il faut préciser que nous n’en sommes pas vraiment. D’où le préfixe trans-. Or en grammaire, un adjectif renseigne sur une qualité du substantif qu’il accompagne. Un préfixe quant à lui modifie le sens du mot qu’il préfixe, sachant qu’en général le sens du mot préfixé reste proche du sens du mot original. Cas pratique : une femme trans est une femme qui se trouve être trans. Une transfemme n’est pas une femme. Ca ressemble à une femme, mais ça n’en est pas une.

Comme par un effet de miroir, cela fait un moment (quelques mois ? Un an ou deux ?) que je vois employé ici et là le mot “cismec”.

Un cismec ne serait donc pas un mec, si on suit la logique grammaticale. C’est proche d’un mec, mais ça n’en est pas un. Dans les milieux féministes libéraux et soi-disant “radicaux” où ce terme est employé, je me suis rendue compte d’une chose. Un “cismec” est presque toujours détestable. Un mec me harcèle dans la rue ? C’est un cismec. Un mec écarte grandement ses jambes et bloque ainsi 3 sièges dans le métro à lui tout seul ? C’est un cismec. On reviendra sur ce que ça peut impliquer. Dans tous les cas, la distinction artificielle faite entre “cismec” et “mec” pose comme un non-dit la question du positionnement des hommes trans dans cette dénomination. Puisque la société pose la personne cis comme référente en ce qui concerne son genre, différencier les personnes cis et les autres de même genre est transphobe. Que ce soit en séparant les “transfemmes” des autres femmes ou les “cismecs” des autres mecs, l’intention est différente mais le résultat est le même.

Pour couronner le tout, utiliser cis et trans comme préfixes n’a aucun sens. Le système de genre crée les genres “homme” et “femme” pas “cishomme”, “transhomme”, “cisfemme”, “transfemme”. Trans est le statut social qu’on a quand on transitionne ou a transitionné vers le genre autre que celui qui nous a été assigné à la naissance. En aucun cas “trans” ne peut-être une définition essentialiste de notre genre. Ce glissement de l’appellation de telle ou telle personne, d’une appellation exacte dans le système de genre, vers une apellation fantaisiste dépendant de la personne qui l’emploie me semble également être le signe d’une importante dépolitisation des luttes féministes.

Examinons donc la transphobie du terme “cismec”, puis son emploi dans le cadre d’une dépolitisation des luttes féministes.

La transphobie pour les nuls.

“Trans” et “cis” sont des adjectifs lourds de sens. “Trans” indique une situation sociale liée à une transition, qui provoque inévitablement et à des degrés divers des difficultés d’accès à l’emploi, aux soins, au logement, un risque démultiplié d’arriver ou de rester dans la précarité, des risques importants de violences. C’est aussi, lorsque ce mot est employé à tort et à travers, une intrusion insupportable dans la vie privée d’un individu. Puisque notre assignation à la naissance a tout à voir avec les organes génitaux, le fait de dire que telle personne est cis ou trans est effectivement aller regarder ce qui se trouve dans sa culotte.

Je ne vais pas trop m’étendre sur l’emploi de ce mot par des personnes qui n’ont aucune intention de transitionner mais qui trouvent très séyant de s’autodéfinir trans pour gagner des points à peu de frais dans les Jeux Olympiques de l’Oppression. Dans ce cas bien sûr, “trans” n’a pas d’autre sens que “personne qui se définit comme telle” et ne porte plus un tel poids, ni aucun sens d’ailleurs. Je préfère donc que nous en restions à des définitions solides si vous voulez bien. Je définis donc une personne trans comme “une personne qui transitionne ou souhaite transitionner”, et par transition j’entends “l’ensemble des opérations sociales (prénom, garde-robe, cosmétiques) ou médicales (épilations, hormones, chirurgies) qui amènent à être perçu-e dans un genre autre que celui qui correspond au sexe qui nous a été assigné”.

Ce qui m’intéresse donc est que ce terme est porteur d’un sens très fort. Dès lors, considérer que parce qu’un mec a un comportement détestable, il est forcément cis, c’est à la fois d’une naïveté sans bornes et d’un essentialisme idiot, le tout revenant en fait à de la transphobie pure et simple. D’abord précisons une chose qui semble échapper à certains milieux, voire y être un tabou : les personnes opprimées sont des êtres humains. Cela veut dire qu’elles peuvent se comporter de manière néfaste. Seulement, la société les y encourage moins que les personnes les plus privilégiées. Les hommes sont encouragés par la société à se comporter d’une manière dominante, à s’approprier tout ce qu’ils touchent, à ignorer la volonté de plus faibles qu’eux, j’en passe et des meilleures. Tout particulièrement, comme nombre d’organisations et de milieux l’ont bien noté, les hommes cisgenres blancs, valides, aisés et hétérosexuels.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des femmes qui s’approprient tout l’espace au détriment des autres. Ni d’hommes trans qui traitent les femmes comme des objets. Etc… etc… L’emploi du terme “cismec” pour dire “homme détestable” revient donc à faire la distinction entre d’un côté des hommes trans idéalisés, fétichisés comme avant-garde de la révolution du genre / masculinité sans la toxicité / hommes parfaits / etc… et d’un autre côté des “cismecs”, ces hommes bien réels qui ont un comportement d’appropriation des femmes et de l’espace encouragé par la société. Notons également comme une parenthèse que nier la possible transitude d’un homme au motif de son comportement est exactement le reflet de la scrutation dont sommes victimes les femmes trans, scrutation qui a pour but de guetter les moindres signes de “non-féminité” de notre part. Voilà donc pour résumer tout ça : on est en plein dans la transphobie, entre fétichisation et négation de la personne.

On peut aller plus loin en se demandant : qui est fétichisé ainsi ? Les mecs trans on a dit. Oui mais lesquels ? Les grands, les petits, les barbus avec 10 ans de T, les tout fins qui commencent la T ou ceux qui n’en prennent pas ? Ben en général, plutôt ceux des milieux concernés, ceux dont l’apparence ne laisse aucun doute sur le fait qu’ils ont été assignés femme à la naissance. Ceux dont les milieux féministes peuvent plus ou moins nier la maculinité en les trouvant “choupis” ou “mignons”, sous-entendu, pas très masculins parce que disons clairement que de tels adjectifs sont des antithèses des canons de la virilité. Je me pose souvent la question quand je vois des non-mixités féministes ouvertes aux mecs trans mais pas aux mecs cis, si un type qui arrive doit baisser sa culotte pour prouver qu’il est trans, ou si un code spécial permet de lui ouvrir la porte. J’ai ma réponse. Un mec est considéré comme “non-cis” s’il ne ressemble pas trop à un mec. Paye ton “inclusivité”.

Dépolitisation des luttes.

Rajoutons à cela autre chose. Dire “cismec”, ou des variantes comme “CisMâleBlancValide” (3), c’est une façon de désigner l’ennemi par un mot. L’ennemi, c’est ce mec qui prend toute la place, qui harcèle les meufs, qui est invité partout, et au pire il s’invite là où il n’est pas invité. Le Vrai Mec, parangon de virilité, le CisMec (pour vous aider, vous pouvez visualiser chaque testicule tomber lourdement alors qu’on assène chacune de ces deux syllabes). Reprenons notre sérieux. Oui, avec ce mot de “cismec”, on se crée un ennemi bien tangible, bien présent, je peux le pointer du doigt, c’est rassurant.

Au lieu de lutter contre les privilèges dont sont porteurs les hommes, au lieu de raisonner en termes de classes sociales, de rapports de forces, d’antagonismes de classes, de conflits d’intérêts, on se met en tête de lutter contre des personnes, qui pour la plupart n’ont même pas conscience de leur privilège. Au lieu d’affronter un système qui provoque une inégalité sociale, on désigne quelques ennemis, ces fameux “cismecs”.

Non seulement on se met en tête de lutter contre ces ennemis au mépris de toute réelle analyse sociale, mais pas vraiment au fond, parce qu’on est dépendantes d’eux et puis y’en a des bien, on sait bien nous aussi que “pas tous les hommes”. La plupart des femmes couchent avec des “cismecs”, l’immense majorité des femmes ont des amis masculins. Quasiment toutes les femmes parlent régulièrement à des hommes d’une manière qui n’est pas hostile. Alors cette désignation d’ennemi devient une sorte de blagounette, les cismecs ces ennemis qu’on adore détester, les méchants d’une série dont on se résigne à ne pas changer le scénario. Et c’est ainsi qu’on perd de vue la dimension politique et collective des luttes féministes. Lorsqu’un homme se comporte mal, par exemple disons qu’il prend 3 sièges dans le métro pour ses jambes, il ne le fait pas parce que c’est un homme. Il le fait parce qu’on lui a appris qu’il avait le droit de prendre de l’espace commun pour son bien propre, que cela ne lui serait pas reproché, et que même c’était une manifestation de sa maculinité que de se comporter ainsi. On pourrait alors dire, “ok l’ennemi c’est la masculinité”, mais c’est plus complexe que ça. D’une part, la masculinité est une création de toutes pièces du système sexe-genre pour légitimer l’oppression des femmes. Ses manifestations ont évolué depuis des siècles, et pourront à loisir évoluer au cours des conquêtes que les féministes pourraient faire. Hier les hommes portaient des robes, aujourd’hui ils n’en portent plus. Demain grâce aux afficionados de la déconstruction du genre, ils en porteront peut-être à nouveau. La définition de la masculinité change et changera, l’oppression des femmes demeure. D’autre part, la société raciste tend à opposer une masculinité “saine”, “féministe”, presque toujours réservée aux blancs, avec une masculinité “débridée”, “violente”, le plus souvent attribuée à des personnes racisées et/ou pauvres. Tenter de chercher à réformer la masculinité, ou à la “déconstruire” serait combattre un moulin à vent et prendre le risque de tomber dans le piège de notre société raciste et de l’oppression de classe.

C’est donc bien le système sexe-genre, racine de la masculinité et de la féminité, qu’il nous faut combattre. Ce système nous en faisons partie nous aussi parce que positionné-e-s quelque part dedans, que nous le voulions ou non. Il faut résister à la tentation de nous nommer un ennemi individuel, le “cismec”, qui en deviendrait moins effrayant. L’ennemi est bien le système sexe-genre, ce système qui nous assigne à un sexe et veut nous donner un genre, ce système qui offre aux uns des privilèges fondés sur l’écrasement des autres. C’est un système terrifiant, tentaculaire, gigantesque. Ce système est tel que près de la moitié de l’humanité en bénéficie, parce qu’acceptant de bon coeur une situation d’oppresseurs à différents degrés (4). Si nous voulons le démanteler un jour, nous devons résister aux tentations de la simplification et de l’individualisation des luttes, simplification et individualisation qui s’expriment dans la notion de “cismec”. Ce ne sera sûrement pas suffisant, mais cela me semble au moins nécessaire.

Conclusion : à retenir de la leçon.

Une femme trans est une femme qui se trouve être trans.
Un homme cis est un homme qui se trouve être cis.
Utiliser cis et trans comme préfixes différencie les personnes cis et trans au sein d’un même genre, c’est transphobe.
Utiliser cis et trans comme préfixes n’a aucun sens dans le cadre d’une analyse un minimum réfléchie du système de genre.
Décréter de manière systématique qu’un mec qui se comporte mal est cis, c’est transphobe.
Les personnes opprimées peuvent aussi avoir un comportement néfaste, sans pour autant qu’elles deviennent des “CisMâlesBlancsValides”.
Nommer ainsi un ennemi en la personne du cismec est une façon de fuir la réalité du système patriarcal.
Seule l’abolition du système sexe-genre, par une lutte collective des femmes et de leurs complices (5) permettra une réelle libération.

Notes :

(1) et si t’es pas d’accord, c’est une tarte aux ognons dans ta gueule

(2) https://tradfem.wordpress.com/2015/12/19/pourquoi-jai-cesse-de-detester-les-terfs/

(3) Cette expression est réellement utilisée, avec tout concaténé comme ça.

(4) Les hommes racisés ont mécaniquement moins de privilèges que les hommes blancs par exemple, ou les hommes trans que les hommes cis. C’est cependant un fait que toutes choses égales par ailleurs, les hommes sont collectivement des oppresseurs pour les femmes.

(5) Référence à “Des complices pas des alliés, pour l’abolition du complexe industriel des alliés” : http://www.indigenousaction.org/accomplices-not-allies-abolishing-the-ally-industrial-complex/ dont une excellente traduction a été publiée dans la revue AssiégéEs

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