Month: July 2016

C’est mon ressenti

Je fréquentais des milieux “underground” à une époque. Un ensemble de métalleux-es, gothiques, nerds, autant de gens qui se mettaient volontairement dans une position de relative marginalité par rapport à la société. Ces groupes n’avaient ni ambition ni revendication politique, ils étaient constitués de fait par des gens partageant les mêmes hobbies et goûts. L’un des éléments marquants pour moi de ces milieux, c’est qu’il y avait toujours une sorte de code permettant de s’identifier. Un code qui n’avait pas de sens dans la société, parfaitement incompréhensible aux béotiens, mais qui permettait de s’identifier auprès des membres de la communauté. Par exemple “Moi je suis plutôt Debian Sage/KDE/vim”, ou encore “Je suis plutôt Viking/Thrash/Doom”.

Dans certains milieux féministes/queer, en ligne ou hors-ligne, j’ai l’impression que le genre et la sexualité deviennent de tels élément d’identification. D’une certaine manière, le genre n’a plus son sens politique de système d’oppression des femmes, qui écrase au passage les personnes trans par la fixité imposée de l’assignation genrée. Seul existe le genre compris comme identité, une identité qui, parce qu’elle n’est pas corrélée à une quelconque perception sociale, est validée par la seule autodéfinition de la personne. De la même façon, la sexualité de chacun-e n’est plus définie socialement, c’est-à-dire par sa conformité ou sa transgression de l’hétérosexualité obligatoire, mais par les préférences individuelles de chaque personne, en termes de genre, de caractéristiques sociales des partenaires ou du type de contact préféré (vanilla, kinky, BDSM, …). Du coup, genre et sexualité dans ces milieux deviennent de simples éléments d’identification, on dit par exemple “je suis agenre demiboi queer”. Ca ne correspond a priori à rien socialement puisque seule l’autodéfinition établit ces éléments, mais c’est une identité (qui je suis) autant qu’une identification (le code secret pour rentrer dans le milieu). Soit tu comprends ce que ça veut dire et tu peux faire partie du groupe, soit tu ne comprends pas et tu n’es pas invité-e à la soirée.

Alors c’est plutôt chouette, de se nommer et de s’identifier d’après son ressenti, et de se faire un petit groupe de gens « qui en sont ». Après tout, la société patriarcale nous incite fortement à taire nos ressentis au sujet de notre genre et de notre sexualité, au nom de l’hétérosexualité, de l’assignation sexuée et des rôles genrés qui en découlent. Le fait de pouvoir exprimer son ressenti à ce sujet, par exemple “je ne me reconnais pas dans les rôles genrés traditionnels” peut donner l’impression d’une libération personnelle. Est-ce aussi simple ?

Effectivement, il me semble qu’il y a bien une part de libération. Anecdote perso : au début de mes questionnements de genre, je me suis sentie libérée par l’affirmation de “je ne me reconnais pas dans ce qu’on attend socialement d’un homme” et me définissais donc non-binaire, c’était mon ressenti. Je ne suis pas la seule dans ce cas, je connais de nombreuses personnes qui ont commencé une réflexion sur leur genre par des affirmations similaires, que ces personnes aient fini par transitionner ou non. De la même façon, l’affirmation de “je ne suis pas intéressé-e par le sexe de type papa-dans-maman”, peut être libératrice. A partir de cette affirmation, on peut établir ses propres préférences, qu’elles entrent dans le cadre de l’hétérosexualité ou non. De même, rencontrer dans ces milieux d’autres personnes “hors-normes” est potentiellement salvateur étant donné que nous ne sommes finalement pas très nombreux-e-s, et les chances de nous rencontrer par hasard sont faibles.

Là où sa coince, c’est qu’il me semble que dans ces milieux chacun-e se retrouve artificiellement isolé-e dans son ressenti, parce qu’il ne peut être par nature qu’individuel. Mon ressenti n’est pas celui de ma voisine, parce que disons je suis une meuf trans et que elle se définit comme non-binaire transféminine. Nos ressentis sont différents, et cela donne artificiellement l’impression que nous ne nous ressemblons pas. Pourtant, si on regarde la façon dont nous sommes perçues socialement, elle est tout comme moi vue comme une femme ayant transitionné. En d’autres termes, notre positionnement social est le même toutes choses égales par ailleurs et il y a de fortes chances que nos vécus se rapprochent. Pour arriver à tisser réellement un lien entre nous (ma voisine et moi), nous devrions pouvoir parler de ce qui nous rapproche, dépasser le ressenti et le “je suis non-binaire. – Ha ben moi je suis une femme.” qui nous oppose.

Idéalement, les milieux militants féministes et queer devraient aider au développement de telles discussions et réflexions à partir de ces ressentis. L’affirmation d’une non-conformité de genre peut servir de base à une réflexion plus poussée, c’est à dire à la fois à une réflexion personnelle sur sa propre place dans la société, et à une réflexion plus globale sur le système de genre, c’est à dire en gros l’assignation à un sexe, les rôles genrés et l’oppression des femmes. De la même façon, ce serait splendide qu’on puisse réfléchir sur le cadre social de ses désirs sexuels.

Malheureusement, ça coince. J’ai l’impression qu’on se contente largement de donner un nom à telle ou telle expression d’un ressenti. De telle affirmation, on dit “ha ben tu dois être bigenre”, de telle autre “genderfluid” ou “agenre”, etc… etc… Ca marche aussi pour les sexualités, d’une affirmation “j’aime tel ou tel type/genre de personnes”, on dit “oh tu es bidulesexuel-le”. Et c’est comme ça, indiscutable. Tenter de creuser, de bâtir une réflexion à partir du ressenti, même en tant que la personne qui ressent, devient une sorte de tabou. On se croirait à Poudlard, tiens. Le choixpeau décide, “te voilà genderflux et sapiosexuel-le”, et ces catégories qu’on dirait créées par Dieu sont littéralement indiscutables.

A partir de là, faute d’autoriser une réflexion, on se retrouve plongé-e dans un monde de mots et d’analogies, où la sémantique n’a plus son mot à dire. Des idées venant d’ancien-ne-s féministes, militant-e-s trans et/ou LGB, etc.… sont coupées des réflexions qui les sous-tendent et, une fois dépouillées de leurs parties les plus complexes, deviennent des tables de la loi. Elles servent dès lors à construire le présent sous forme d’analogie, à partir du ressenti de la personne qui parle. Exemple : “Étant donné que les personnes trans souffrent de transphobie, si je m’auto-définis trans et qu’on me nie cette qualité, alors c’est de la transphobie puisque je souffre de ce déni”. Si on joue à un jeu de construction de mots, c’est sans doute vrai. Si on se paye le luxe d’une réflexion ancrée dans le concret, non. La transphobie a pour fonction sociale d’assurer la fixité de l’assignation sexuée et genrée en frappant les personnes qui transgressent cette prétendue fixité. Imaginons que socialement untel a été assigné homme à la naissance et qu’il soit lu comme homme sans ambiguité ni aucune intention de transitionner, il n’est pas en train de transgresser la fixité de l’assignation, quelle que soit son auto-définition. S’il s’auto-définit trans dans ce contexte là, cela ne change rien au fait qu’il ne vit pas de transphobie, puisqu’il ne transgresse absolument pas la fixité de l’assignation.

L’exemple de l’asexualité

De plus, se baser sur le ressenti, la souffrance, pour construire une réflexion politique ne peut aboutir à rien de concret. Je me rappelle une intervenante d’une grande association d’aide aux jeunes LGBT qui disait en parlant des parents d’enfant trans chassés du domicile familial “les parents aussi ils souffrent”. Si on se base sur le ressenti, elle a entièrement raison. Les parents qui jettent leurs enfants trans à la rue souffrent. Les abuseurs souffrent. Les victimes souffrent aussi bien sûr. Les hommes souffrent, les femmes souffrent, les homophobes souffrent comme les homosexuel-le-s et le monde n’est qu’une vaste vallée de larmes. Puisqu’il n’y a pas de souffrançomètre objectif permettant de comparer les souffrances, on en revient à regarder et tenter de comparer des souffrances individuelles en se déchirant pour savoir qui en chie le plus. Pendant ce temps, les abuseurs abusent, les classes dominantes continuent à dominer (mais dans la souffrance) et la caravane passe. Exemples plus spécifiques : Les hommes cisgenres hétéros asexuels souffrent probablement dans leur virilité parce qu’on leur dit “ben alors si tu veux être un vrai homme viril il faut baiser”. Les femmes cisgenres hétéros asexuelles souffrent également parce qu’on leur dit “Si tu ne baises pas, tu es frigide et moche, les mecs ne s’intéresseront jamais à toi.”, et aussi “Les hommes ont des besoins, tu dois les satisfaire”. On fait quoi de ça ? Tout le monde souffre et on décide que du coup hommes et femmes aces souffrent ensemble d’une sorte d’asexuellophobie ?

Peut-être qu’en rentrant dans des considérations sociales, on pourra remarquer que l’injonction au sexe faite aux femmes fait partie de la longue liste des injonctions contradictoires qu’elles ont à subir. Par exemple, “vouloir faire du sexe mais pas trop”. Et que la prétendue “satisfaction des besoins” de l’homme fait partie de la culture du viol largement intégrée au sexisme. Donc oui, les femmes asexuelles souffrent beaucoup du fait des injonctions à la sexualité. A cause du sexisme et de la culture du viol qui y est intégrée. Il ne s’agit pas de nier ces souffrances, ni de dire qu’elles sont plus ou moins importantes que celles des femmes non-asexuelles. Il s’agit de dire que la comparaison des souffrances, on s’en fout. Chacune ressent les choses différemment. Mais lorsqu’on regarde la classe des femmes, on voit toujours le même sexisme. Si on veut changer les choses un jour, il s’agirait de dépasser le concours de qui souffre le plus et se serrer les coudes entre nous, parce que asexuelles ou non, on affronte toutes le même ennemi.

En ce qui concerne les hommes, c’est effectivement des doutes sur sa virilité. Une telle situation peut rejoindre bien sûr une certaine homophobie (il est « pas assez viril » donc il est gay) ou transphobie si cet homme est trans, mais surtout… du sexisme à plein tubes. Explication. Je pars de l’idée que la division de la société en deux classes de genre est inséparable de l’oppression des femmes. A chaque fois que la société crée des classes, c’est dans le but d’instaurer entre elles une relation où l’une tire un avantage matériel de l’autre. Ainsi, les blancs et non-blancs, les hommes et les femmes, les bourgeois et les prolétaires. C’est ainsi que la virilité, comme synonyme d’appartenance au genre masculin, est aussi un synonyme d’oppression des femmes. Où veux-je en venir ? On dit de l’homme qui ne fait pas assez de sexe qu’il n’est “pas assez viril”. Qu’il n’oppresse donc pas assez les femmes si on suit ce raisonnement. L’injonction au sexe dans la société, c’est bien l’injonction faite aux hommes de posséder les femmes. Si on recoupe ça avec la situation des femmes dont j’ai parlé plus haut, c’est aussi l’injonction faites aux femmes de se laisser posséder (mais pas par n’importe qui quand même). Dans l’injonction à la sexualité (à l’hétérosexualité), les femmes sont perdantes à tous les coups. De quoi devenir “sex negative” si vous voulez mon avis… Et plus proche du sujet, je vois du coup les problèmes liés à l’asexualité chez les hétéros cis, ou bien comme une manifestation du sexisme (en ce qui concerne les femmes), ou bien du chouin-chouin de dominant triste de moins dominer que ses copains.

Je n’ai parlé que des hétéros cis. Je crois que la situation est sûrement plus complexe en ce qui concerne les personnes asexuelles et faisant partie de minorités du point de vue de la sexualité (de l’attirance “romantique” si vous préférez) ou des personnes trans. Le faible nombre de partenaires disponibles, la situation de vulnérabilité dans laquelle se trouvent nombre de ces personnes rend les choses plus complexes. Il me semble que l’asexualité dans ce cas peut renforcer une relation de pouvoir qui existerait entre partenaires et du même coup favoriser des relations abusives du / de la partenaire allosexuel-le sur son/sa partenaire asexuel-le. Je pense que ce serait intéressant justement que pour une fois ce ne soient pas les personnes cisgenres et hétéros qui prennent toute la place de la discussion sur l’asexualité et qu’on entende ce qu’ont à dire les aces LGB et/ou trans.

Construire du collectif

Evidemment, là toute cette réflexion n’existe que dans ma tête avec toutes les conneries qui en sortent régulièrement. Peut-être que je me trompe ? Ce que je trouverais formidable ce serait que dans ces milieux queers/féministes on puisse les avoir ces réflexions, et de manière collective. Pour ça, il faudrait qu’on puisse en parler, que les personnes qui ont une relative culture politique, ou des expériences pertinentes en la matière (pas juste du « ressenti ») puissent exprimer effectivement des idées et des réflexions sans que cela ne soit rejeté au nom du “classisme” ou de “l’âgisme” supposé de ces personnes. Il faudrait que chacun-e puisse discuter, débattre, apprendre et réfléchir de ces discussions et débats.

Deux mots sur ces accusations souvent lues et entendues lorsque quelqu’un sort des idées un peu plus chiadées que “tous les ressentis sont valides il faut tous les encourager”. L’accusation de “classisme”, c’est je suppose parce que les personnes cultivées politiquement sont des bourgeois-es n’est-ce-pas, la contraposée disant donc que les prolos sont des incultes politiquement parlants. Bravo. Quant à l’âgisme, cela sous-entendrait que la culture politique c’est un truc de vieux/vieilles (enfin, de plus de 30 ans quoi), et dit comme ça ça me fait penser aux politicards qui dénigrent habituellement les mouvements sociaux lycéens, parce que les lycéen-ne-s sont supposé-e-s ne rien comprendre à la politique. Pour autant, le fait d’avoir lu des choses, d’avoir vécu, d’être plus ancien-ne, ne doit pas amener quiconque à monopoliser la parole sur tel ou tel sujet. C’est bien un dialogue qu’il faut construire pour bâtir une réflexion commune.

Si je parle de collectif, de réflexion collective, c’est parce que le militantisme passe par le collectif. Si on part du principe que les règles sociales découlent d’un rapport de force qui est imposé par les classes dominantes, c’est en se regroupant qu’on pourra peser sur le rapport de force et faire évoluer les règles sociales dans un sens plus favorable, ou moins défavorable, pour nous. La question tient alors dans la définition du « nous ». Si on veut se battre efficacement contre le sexisme par exemple, il me semble que l’admission des hommes au sein d’organisations doit se faire en ayant bien pesé le pour et le contre, en particulier le fait que leurs intérêts sont contraires à cette lutte d’une part, et d’autre part que les femmes sommes éduquées à considérer les hommes comme indispensables. Apprendre à se passer d’eux dans une organisation politique est déjà quelque chose d’important à mes yeux.

Si on accepte de ne pas se confiner au ressenti, on peut arriver à trouver des points communs dans les vécus pour créer du collectif. Cette façon de faire date déjà un peu, c’étaient les premières féministes qui se regroupaient et échangeaient pour voir ce qui au-delà du ressenti de chacune, étaient des points communs de leurs vécus et constituaient donc probablement des éléments spécifiques de l’exploitation des femmes. A nous de refaire de même, sans doute dans des modalités adaptées à notre époque, pour sortir du libéralisme de “chacun-e son ressenti” qui ne mène à rien. Il faut accepter de creuser au-delà du ressenti, de voir que quelles que soient nos identités, nous sommes limité-e-s par des conditions sociales qui nous sont imposées. Par exemple, que genderfluid ou agenre ou meuf ou gouine, si nous sommes identifiées socialement comme femmes et/ou que nous transitionnons dans ce sens, alors nous subissons tous les inconvénients du sexisme.

Cette réflexion est me semble-t-il un prérequis à une organisation collective. Au-delà des identités, nous devons nous construire en tant que groupes sociaux, dépasser la somme des “je” pour faire des “nous”. Évidemment, cela fera tomber l’illusion d’un seul grand groupe feministe/queer tout uni au pays des bisounours et ça va faire mal. Si le groupe se donne une orientation féministe par exemple, exit les mecs. Si c’est la dimension LGBT/TBPG qui prime, les meufs hétéros rejoindront un autre groupe, etc… Plutôt que de rester dans l’imaginaire libéral-autoritaire d’un grand groupe uni en fait par rien d’autre que la peur et l’isolement, faisons vivre de multiples groupes aux réflexions, buts et méthodes différentes. L’action politique, de même que le care, pourraient par exemple être de tels objectifs pour ces groupes.

Conclusion pas gentille

Un dernier mot tiens, au sujet du ressenti. Dans vos milieux qui utilisez le ressenti comme base de tout, j’ai parfois entendu dire qu’après tout, ce que vous voulez faire ce n’est pas de la politique au sens de lutte commune pour une transformation matérielle de la société. C’est plutôt l’idée de faire du bien et se faire du bien, parce qu’être une femme ou personne queer bien dans sa peau, c’est déjà un acte politique. Soit, j’entends cet argument. Mais alors dites-moi je vous prie. Ça aide qui quand vous vous arrêtez à “il n’y a que toi qui connaisse ton ressenti” ? Ça veut dire ni plus ni moins que “démerde toi”. Tu ne sais pas où tu en es, tu es perdu-e par rapport à ton identité de genre, à quoi faire de tout ça ? Ben tu es non-binaire et c’est ton ressenti youpi. Je suis sûre que ça leur fait une belle jambe aux personnes à qui vous dites ça. Les possibilités de transition ? Ce que ça implique ? Ce que ça permet et ne permet pas ? Pas un mot, ha si “La SOFECT c’est du caca universel si tu y vas on te parle plus”, faudra faire avec. Tout ce que vous dites en fait c’est “démerde toi, tu es seul-e avec ton ressenti”. Finalement, les seules personnes qui bénéficient du care chez vous, c’est celles qui n’ont pas trop de problèmes. De là à dire “des personnes cis”, il n’y a qu’un pas…

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