Anti-guide du questionnement de genre

Quelques conseils et ressources pour les personnes en questionnement se trouvent en conclusion de cet article. Le reste est long est potentiellement difficile à lire. Vous pouvez sauter directement à cette dernière partie selon ce que vous recherchez ici.

Cet article naît d’une révolte. Une révolte contre tous les obstacles qui se dressent entre une personne et ce qu’elle veut pour sa vie. Une révolte en particulier contre les obstacles qui prétendent être du même côté que nous. Une révolte contre les gens qui n’ont jamais transitionné et disent à une personne qui pourrait le vouloir “ne fais pas ça” sous couvert de “on n’a pas besoin d’avoir tel ou tel corps pour être un homme ou une femme”. D’une certaine façon, cet article fait suite à C’est mon ressenti, en particulier à sa conclusion. Six mois plus tard, force est de constater que les choses n’ont pas évolué, ou alors dans le mauvais sens.

Force est de constater qu’une forme d’idéologie essentialiste, antiféministe et transphobe s’insinue de plus en plus fortement dans des milieux où le genre est un sujet central de réflexion et de lutte. Ce petit guide du questionnement de genre est un concentré d’une telle idéologie. Je m’attacherai donc à critiquer plusieurs points soulevés dans ledit article, pour proposer à la place des pistes de réflexion pour une personne qui se trouverait dans la situation de “questionner son genre”. Tout le long de cet article, je prendrai la perspective d’une personne non-intersexe, assignée homme à la naissance, qui envisage une transition féminine. Il y a des éléments communs, bien sûr, entre toutes les transitions, et les personnes en cours ou en recherche de transition masculine pourront bien sûr aussi piocher dans les réflexions qui suivent.

Qu’est ce que le “questionnement de genre” ?

Cette expression semble aller de soi. Tout le monde semble être au courant de ce que veut dire “le questionnement de genre”, mais en réalité tout le monde en a une vision différente. Le petit guide du questionnement de genre, mentionné ci-dessus, dit en introduction :

Quand on prend conscience de l’existence des personnes trans et/ou non-binaires, qu’on entend des témoignages, on en arrive parfois à se demander si on est vraiment sûr·e d’être cisgenre. C’est un questionnement qui peut prendre beaucoup de temps comme très peu, qui peut être très confus et qui est souvent pavé de doutes et d’angoisses.

Il s’agirait donc de se demander “suis-je cis ?” Malheureusement, ce n’est pas vraiment un questionnement, car la réponse est simple. “Trans” est une réalité sociale : la réalité de l’exclusion, des discriminations et des violences liées au changement de catégorie sociale sexuée. “Cis” étant l’opposé de trans, il s’agit aussi d’une réalité sociale : non pas celle de ne pas subir de violences du fait de sa catégorie sociale sexuée (les femmes sont littéralement définies par les violences qu’elles subissent), mais la réalité d’être épargnée par les violences liées au changement de catégorie. La réponse à cette question est donc une réalité objective, et pour la personne dont parle le petit guide, elle est objectivement oui. Puisqu’on parle d’une personne qui “prend conscience de l’existence des personnes trans”, on peut supposer qu’elle n’a pas entamé la moindre démarche en vue d’une transition, c’est-à-dire d’un changement de catégorie sexuée. Or, une personne disons assignée homme à la naissance, avec a un corps identifié socialement comme masculin, qui utilise un prénom masculin et “il” comme pronom, c’est un homme cis. Point barre, on remballe.

Le questionnement réel , c’est-à-dire là où est le doute, se trouve ailleurs. Il se trouve dans “Est-ce que c’est possible que mon sentiment d’appartenance à une catégorie sociale aille vers les femmes plutôt que vers les hommes ?”, autrement dit “Est-ce possible que je ne sois pas un homme malgré le fait d’être aujourd’hui perçue comme tel ?” Là il y a questionnement, parce que si de nombreuses sociologues et anthropologues ont  démontré que le sexe est socialement construit, les normes sociales pensent et imposent un lien entre appartenance à une catégorie et organes génitaux. De cette opposition entre la réalité objective (une personne peut appartenir à la catégorie sociale femme quels que soient ses organes génitaux) et norme sociale (si tu as un kiki tu appartiens nécessairement à la catégorie homme) naît une dissonance qu’on appelle familièrement “questionnement de genre”.

Le cœur de ce questionnement consiste donc à interroger cette dissonance. Interroger plus exactement la norme sociale qui crée la dissonance. Pourquoi y a-t-il deux catégories sociales ? Pourquoi les associe-t-on usuellement au dimorphisme génital ? En interrogeant cette dissonance, en interrogeant la légitimité de ces catégories, on peut interroger du même coup la catégorie dans laquelle on a été placée : “suis-je dans la bonne” ? En d’autres termes, est-ce que mon sentiment d’appartenance à une catégorie correspond à celle dans laquelle je suis placée ? Malheureusement, il est rare de voir la question formulée ainsi. Le questionnement tel qu’il est formulé, c’est à dire le questionnement de soi “qui suis-je ? Quelle est mon identité de genre ?”, en est une version déjà dégradée par l’idée de fixité du sexe imposé. Lorsqu’on se rend confusément compte qu’on n’appartient pas à la bonne catégorie sociale, si on échoue à questionner les rôles portés par ces catégories, alors on en vient à questionner sa propre existence. On se demande en gros, “quel genre de monstruosité suis-je pour ne pas vouloir remplir ainsi le rôle qui est le mien du fait de mes parties génitales ?” A partir de là, on cherche des mots pour remplacer ce “monstruosité” que la société dit que nous sommes. De ces mots, on fait des barrières, des boucliers contre le concept de “monstruosité” qu’on tente de nous accoler. On voit ainsi des gens se demander sous quelles conditions on a le droit de se revendiquer trans, ce à quoi les mouvements libéraux répondent joyeusement “Tout le monde a le droit !” ou comme le dit le petit guide : “Il n’y a pas de checklist à remplir”. Cette simple question de se revendiquer illustre bien le problème selon moi. Ce mot, trans, ne désigne dès lors plus une réalité sociale, la réalité des conséquences pour une personne qui change de sexe social et se confronte à la norme de la fixité du sexe, mais devient un étendard, que certains élus ont le droit de porter. Ce à quoi d’autres répondent que tout le monde a le droit. Toutes les personnes qui de près ou de loin se reconnaissent dans la “monstruosité” peuvent à la place s’abriter derrière le mot “trans”, parce que après tout, les deux sont des quasi-synonymes. Dans ce processus de transformation d’un mot désignant une réalité sociale en étendard, on est tentée de créer de nouveaux mots, toujours plus, tenter toujours plus de précision dans les descriptions comme s’il fallait se lancer dans une fuite en avant pour conjurer ce stigmate de “monstruosité”. C’est un travail sans fin, on ne peut en venir à bout, car on ne s’attaque jamais au concept de “monstruosité”. Pour s’y attaquer, il faudrait considérer l’étiquette “trans” comme secondaire, comme simplement un moyen pour se retrouver entre personnes qui ont des vécus similaires, et à partir de là tenter de faire bouger les lignes de forces pour dé-naturaliser les catégories sociales. Rien de tel n’existe dans une revendication individuelle et forcenée de l’étiquette “trans”, une revendication vue comme une sorte d’objectif militant. Là, il s’agit simplement de chercher un abri contre des mots plus insultants, mais qui ne protège nullement contre les autres formes de violences. C’est à mon sens tout ce processus qu’on appelle ordinairement “questionner son genre”.

Je crois donc que lorsqu’on prétend aider des personnes en questionnement, ou qu’on (se) questionne soi-même, il est capital de quitter le questionnement de son genre pour aborder le questionnement du genre, c’est-à-dire, questionner les catégories sociales et leur prétendue naturalité.  A partir de ce moment-là seulement, on peut remplacer la question “Quel mot qui n’est pas monstruosité décrit le mieux qui je suis aujourd’hui ?” par “Que veux-je faire de ma vie ?”, c’est à dire “Si j’ai ce sentiment d’appartenance à la classe des femmes, comment puis-je faire pour y appartenir effectivement, c’est-à-dire être lue socialement comme une femme ? Quels sont les obstacles sur ma route ? Qu’est-ce qui peut m’aider à les surmonter ?” Évidemment, dit comme ça tout a l’air simple, mais ça ne l’est pas. L’une des raisons en est que sexe et sexualité sont intimement liés. Je ne rentrerai pas dans les détails de ces liens ici, j’en ai vite fait parlé dans J’emmerde votre socialisation, et pour en savoir plus je donne quelques pistes de lecture à la fin. Ce qui m’intéresse ici, c’est que le questionnement des catégories de sexe amène invariablement au questionnement de la sexualité, et, à un niveau individuel, au questionnement de sa propre sexualité. Par exemple, il est clair qu’avoir une relation avec une femme en tant qu’homme n’est pas du tout la même chose qu’avoir une relation avec une femme en tant que femme. D’un côté il y a nécessairement une relation de domination au profit de l’homme, de l’autre on peut imaginer la construction d’une relation égalitaire.

Le questionnement du genre est donc aussi un questionnement de la sexualité. En parlant, mettons d’une personne assignée homme et qui se sent inconfortable dans le rôle social masculin : Est-ce que son inconfort naît du fait qu’elle ne veut pas être dans un rôle social masculin ? Ou parce qu’elle ne veut pas être avec une femme ? Ou bien qu’elle ne veut ni d’un rôle social masculin ni d’être avec une femme ? Catégories de sexe et sexualités sont liées, mais évidemment pas confondues puisqu’il existe des hommes homosexuels. Cela ajoute une couche de complexité à cette question. D’une façon pas tout à fait symétrique, une personne désignée comme femme à la naissance se demandera si son inconfort vient du fait de ne pas vouloir être avec un homme et/ou de ne pas être vouloir adopter un rôle social féminin. En ce qui concerne la dernière partie de la question, beaucoup de femmes vivent cet inconfort, puisque le rôle social féminin implique docilité et passivité dans leur soumission aux hommes, une position qui peut être tout-à-fait inconfortable.

Étant donné cette complexité du questionnement de genre que nous venons de voir, et donc étant donné la complexité des réflexions concernant son propre rôle social genré qui en découlent, on peut comprendre que beaucoup de personnes restent pendant un temps long, plusieurs années voire plusieurs décennies parfois, dans un tel questionnement. D’autant plus que ce questionnement est souvent, pour ne pas dire toujours, entaché de honte.

Beaucoup de gens ont peur ou honte de questionner leur genre

“Beaucoup de gens ont peur ou honte de questionner leur genre” nous dit le petit guide. Or, cette peur ou honte arrive a posteriori, on a honte et peur parce qu’on est en train de le questionner. Si on ne se questionnait pas, pourquoi aurait-on honte ou peur ? Cela n’aurait aucun sens. Les gens qui ne font pas ce questionnement n’en éprouvent aucune peur ni aucune honte. C’est même normal et récompensé, dans notre société, de ne pas questionner l’idée qu’il y a naturellement des hommes et des femmes, naturellement enclins, les uns à ceci les autres à cela.

Je crois que la honte et la peur viennent de se dire qu’on est peut-être une femme. Une femme trans, en plus. C’est comme une femme, mais en pire. Plus trompeuse, plus menteuse, plus manipulatrice, plus perverse, plus soumise, plus docile qu’une femme cis. Cette femme “avec un petit truc en plus” comme dans le film Si j’étais un homme de Audrey Dana, film qui vient d’ailleurs compléter tout ce qu’on sait déjà sur les femmes trans simplement en allant au cinéma. Donc oui, quand on commence à se dire qu’on n’est pas un homme, on a peur et honte à la fois. Peur et honte d’être cette monstruosité représentée à l’écran. On n’est pas en train de “se chercher” ou de “chercher son genre”, son genre on le connaît. Son sexe aussi. La réponse est “féminin” pour les deux. On est prise entre le besoin de transcrire socialement cette appartenance, c’est-à-dire d’être perçue comme femme, et la honte, la peur d’être ce sujet de blagues ou cette chose pathétique. La question qui se pose alors est “est-ce que je vais transitionner ou enfermer tout ça (c’est-à-dire moi) dans un placard ?” C’est une question qui peut durer des années, en fonction des ressources disponibles, des contacts qu’on a, des obstacles matériels qui se mettent sur notre route (dépendance financière, dépendance familiale, risque de perdre des personnes qu’on aime…). On peut effectivement être au placard, ne pas transitionner par peur et honte. J’en profite pour adresser tout mon mépris aux personnes cis qui utilisent l’indicible souffrance des personnes trans au placard pour appuyer leur envie exotisante de se dire trans. Que les personnes qui ne veulent pas transitionner foutent la paix à mes soeurs et mes frères qui ne le peuvent pas, merci bien.

L’amour du corps, cette vaste fumisterie

Aimer son corps, ou ne pas vouloir le changer […] ne veut pas dire que vous n’êtes pas trans, nous dit à ce propos le petit guide.

On s’embourbe à nouveau dans l’idée sous-jacente qu’il y a quelque chose de particulièrement cool à être trans, c’est à dire à avoir le droit se revendiquer telle, et ça rejoint mon laïus un peu plus haut sur le sens se revendiquer trans, mais il y a quelque chose de plus, puisqu’ici on parle d’aimer son corps et de vouloir ou non le changer.

Je crois que la rhétorique de l’amour du corps est extrêmement dangereuse pour les personnes trans, et par extension pour les personnes en questionnement. Je vais illustrer cela par une sorte d’anecdote. Cette anecdote n’est pas isolée, j’ai croisé une bonne quantité de personnes trans pour qui les choses se passent peu ou prou de cette façon. Une personne en questionnement finit donc par conclure qu’elle est, mettons une femme trans (la situation est similaire pour les hommes trans). Elle en parle à ses proches, amis et parents. Réaction de ceux-ci : “ha euh c’est bizarre quand même mais si tu veux :)” (le sourire est inclus). La personne en déduit donc que pas de souci, ses proches se feront à l’idée tôt ou tard. Surprise, au moment où elle commence à prendre des hormones et exige (à raison) qu’on la désigne de manière constante par ses nouveaux prénoms et pronoms, panique à bord. On lui dit “mais pourquoi, tu es bien comme tu es”, “non mais pour moi tu seras toujours un homme”, ou enfin “mais tu es si beau, pourquoi n’aimes-tu pas ton corps ?”

“Aimer son corps” c’est une notion vague, abstraite, empreinte de bons sentiments christiano-new-age. Rien à voir a priori avec le concret d’une transition, avec le concret du changement d’une catégorie sociale. Car c’est bien cela qui pose problème. Tant que la personne se contente de dire son envie de changer de catégorie, la société (dont les proches se font dans mon anecdote ci-dessus le bras armé) peut fermer les yeux et se dire que c’est une phase, une passade, que tôt ou tard la personne reviendra à “la raison” qui est “aimer son corps”, c’est-à-dire si on lit entre les lignes, accepter la catégorie de sexe dans laquelle elle a été placée. L’injonction à “aimer son corps” faite aux personnes en questionnement ou en transition n’est finalement qu’un nième moyen de contrôle des corps, une nième façon de faire appliquer la norme de fixité des catégories sexuées.

Oublions donc cette idée d'”aimer son corps” aussi inepte que dangereuse, et concentrons nous sur “ne pas vouloir changer son corps”. Pourquoi après tout voudrait-on changer son corps ? On peut très bien transitionner sans. On peut simplement dire à autrui qu’on est désormais une femme, indiquer son nouveau prénom et espérer que tout se passe au mieux. Pourtant, les modifications physiques sont importantes car elles sont un moyen. Un moyen d’être lue comme femme de manière constante ou quasi-constante, un moyen pour ne pas avoir à faire mille efforts de maquillage et de vêtements pour être lue comme femme. Sans ces modifications, si on veut éviter les humiliations et les violences liées au fait d’être vue comme un mec en robe, il faut avoir un corps pas trop marqué par la testostérone (donc disons moins de 25 ans, et encore pas pour tout le monde), se restreindre à des codes féminins hétérosexuels et savoir se démerder avec un pinceau à maquillage. Les modifications physiques sont pour la plupart des femmes trans un moyen d’être lue comme femme de manière permanente, sans contrainte particulière. C’est à ce titre qu’il faut les considérer, comme un moyen d’avoir une vie pas trop dangereuse et plus confortable : imaginez devoir binder sa poitrine ou porter une énorme couche de maquillage cache-poils en plein été.

Parmi les modifications physiques, celle dont on parle le plus quand on pense à une personne trans, c’est la prise d’hormones. D’ailleurs, le dernier paragraphe du petit guide ne cite que les hormones comme modification physique liée à une transition. Je crois que ce n’est pas un hasard.

Cette fixation sur les hormones et la dévalorisation subséquente des personnes qui en prennent (comment voir autre chose qu’une dévalorisation dans ce “Parfait, faites votre vie” ?) me semble être précisément liée à la naturalisation des catégories de sexe. J’en veux pour preuve le fait que, à la fois dans les milieux réactionnaires de type “Manif pour tous” (sorte d’étalon de la naturalisation des catégories de sexe) et dans les milieux où l’on dit “On peut être trans et aimer son corps”, on fait une fixation sur les hormones sexuelles et les chirurgies de réassignation sexuelle. Jamais, ou en tout cas de manière très anecdotique, je n’ai entendu parler dans ce contexte de chirurgies de féminisation faciale, de mammoplastie ou mammectomie, ou encore d’épilation définitive du visage. Comme si finalement la seule chose qui importait c’était les organes génitaux et ce qui y est lié, à savoir les hormones que ces organes secrètent. Ce qui précisément ramène le fait d’être homme ou femme à quelque chose qui serait biologique et non social. Le plus tragique dans cette histoire, c’est que ces discours, en plus de naturaliser les catégories de sexe, accusent précisément les personnes trans de le faire.

Il n’y a pas que deux options

“Il n’y a pas que deux options”, nous dit également le petit guide. C’est vrai. Mais sûrement pas comme il l’entend.

Vous ne vous sentez pas complètement homme, mais le genre féminin, ce n’est pas vraiment ça non plus (ou l’inverse)[…]. Il y a une myriade de termes pour décrire différents genres non-binaires […] L’important c’est de trouver quelque chose qui répondra à vos questions, à vous.

Soyons claires : l’archétype de la féminité hétérosexuelle ne contient pas l’ensemble des femmes, c’est-à-dire de celles qui, lues quotidiennement comme femmes, sont unies par les violences masculines. Je peux être une femme et être badass, sans qu’on me plaque dans un “troisième genre” au motif que je me blinde contre ces violences. Je peux être une femme trans et être lesbienne, je peux être une butch, je peux être fem. Vouloir plaquer une “non-binarité” sur toute forme de déviation par rapport à la norme de féminité hétérosexuelle revient à enfermer les femmes dans leur rôle convenu de “celles qui se font baiser par des hommes” pour paraphraser une féministe radicale dont j’ai oublié le nom. Par la même occasion, cela revient aussi à enfermer chaque personne qui dévie de cette norme dans son propre ressenti, à en faire une personne littéralement unique en son genre. Cela revient, puisque dans une telle idéologie chaque personne est unique ou pas loin dans son ressenti de genre, à évacuer la question des vécus communs et donc à briser toute tentative de solidarité entre femmes, c’est-à-dire, entre celles, lesbiennes, hétérosexuelles, bisexuelles, cis ou trans, que les hommes cherchent à s’approprier.

Ceci dit, avec la honte et la peur qui caractérisent un questionnement aussi complexe, il est clair qu’à un moment dans un questionnement de genre, on puisse se dire “je veux m’éloigner de la masculinité, mais j’ai peur d’être la monstruosité transsexuelle qu’on me montre un peu partout, y compris d’ailleurs dans les milieux queer.” A partir de là, se dire “je suis du troisième genre”, qu’on peut exprimer autrement, par exemple “non-binaire”, “genderqueer”, “agenre”, est une solution réconfortante. Cela permet de se dire que je ne suis pas un homme, et pas non plus une monstruosité. C’est une réponse facile, rassurante, à une question complexe et angoissante. Une réponse aussi pétrie de (trans)misogynie. Ce qui me met en rage et ce qui me dégoûte, c’est quand les milieux et les personnes qui accueillent et prétendent aider des personnes en questionnement, la renforcent au lieu de lutter, avec la personne en questionnement, contre cette (trans)misogynie interiorisée. Notre rôle n’est pas de dire “bien sûr chéri-e, tu es ce que tu dis que tu es”, mais plutôt d’aider à dépasser cette peur, cette honte, pour que la personne puisse faire progresser ce questionnement.

Faire progresser le questionnement, cela peut mener à s’engager individuellement sur ces questions. Cela peut aussi vouloir dire rejoindre un groupe militant pour faire bouger les lignes sur les questions homosexuelles ou les questions trans, ou encore sur les questions féministes. D’un point de vue individuel, le questionnement des catégories sociales peut aboutir à avoir une idée plus claire sur ce qu’on veut faire de sa vie. Les questions de genre et de sexualité étant très liées comme on l’a vu plus haut, peut-être que la personne découvrira qu’elle se sent mieux à aimer les hommes, les femmes ou les deux, plutôt en tant qu’homme ou plutôt en tant que femme. Aider à faire progresser ce questionnement, cela veut dire aider la personne à mettre en place de nouvelles réflexions, de nouvelles stratégies qui lui apporteront de nouvelles informations et de nouvelles idées à confronter avec la réalité de sa vie. C’est absolument à l’opposé du cercle vicieux de haine de soi aussi (trans)misogyne que mortifère : “je ne suis pas un homme, mais je suis assigné-homme-à-la-naissance, je n’ai pas les bons attributs pour être une femme, alors je suis non-binaire et c’est cool *sourire forcé*, les gens me prennent pour un homme mais je ne suis pas un homme, mais je suis assigné-homme-à-la-naissance…”. Répéter à l’envi que l’ennemi, c’est celles qui transitionnent, ou de manière plus douce dévaloriser continuellement les transitions, c’est fermer à ces personnes en questionnement une porte importante pour qu’ayant considéré la possibilité, les avantages et inconvénients d’une telle option, elles puissent faire un choix pour elles-mêmes.

Anti-guide du questionnement de genre

Pour finir, voilà quelques conseils, que, avec ma modeste expérience de transition et d’accompagnement de personnes en questionnement, je peux donner aux personnes qui seraient dans la situation de questionner le(ur) genre. Bien évidemment, il y en a plein d’autres qu’on pourra donner, mais ceux-là, parce qu’ils vont à contre-courant des bêtises qu’on entend trop souvent, me semblent importants :

  • Nous ne sommes pas la révolution du genre. Tu n’as pas à crier sur tous les toits ton questionnement et ce qui en ressort pour être une “bonne personne trans”. Tu peux avoir besoin, tu peux avoir envie d’exprimer qui tu es, dans les mots que tu as choisi, et dans ce cas, vas-y. Pense aussi alors à ta sécurité. Des gens pourraient se montrer hostiles, aller jusqu’aux violences physiques ou pire. En particulier, cela m’amène à parler de coming out.
  • Coming-out : Ce n’est pas nécessairement la première étape à faire avant toute chose. Bien sûr tu peux avoir besoin ou envie de le faire comme première étape de ta transition, mais un coming-out précipité peut aussi te mettre en danger. Parfois il vaut mieux commencer sa transition tranquillement et mettre les proches devant le fait accompli. Cela dépend bien sûr de chaque situation individuelle. Dans tous les cas, ce qui serait génial pour être en sécurité serait d’être accompagnée.
  • Etre accompagnée : trouver une ou deux amies sûres à qui parler de sa démarche, de ses envies, de soi. Si ce sont des amies possiblement en capacité d’aider en cas de coup dur (foutue à la porte de chez ses parents, virée du taf, …) c’est encore mieux.
  • Etre accompagnée (encore) : si tu habites dans une grande ville, aller voir l’association LGBT proche de chez toi pour trouver une structure qui t’aidera dans ton parcours et tes démarches. Il y en a dans toutes les grandes villes de France et de Belgique. A Paris par exemple l’Espace Santé Trans propose des consultations d’aide psychologique à petit prix. En Belgique francophone l’association Genres Pluriels tient une permanence mensuelle dans les grandes villes de Wallonie et à Bruxelles.
  • Lire (aussi) : des brochures éditées par des associations comme Chrysalide, Outrans ou encore Ouest-Trans. Si tu as cinq euros de côté, le Manifeste d’Une Femme Trans de Julia Serano est un grand bol d’air frais. Le petit livre très clair Sexe, Genre, Sexualités de Elsa Dorlin est un petit bijou pour comprendre le lien entre sexualités et sexe, et comment ces catégories ont tout de social.

Conclusion toujours pas gentille

Il y aurait sûrement beaucoup d’autres choses à dire sur le sujet, mais je crois avoir couvert les points les plus importants. Pour conclure, je voudrais simplement demander une chose aux personnes qui ne transitionnent pas, quelle que soit la façon dont elles se définissent. Est-ce vraiment trop demander de ne pas écrire n’importe quoi sur des sujets dont vous ne connaissez pas grand chose ? De vous abstenir d’inventer de grandes théories qui n’ont rien à voir avec nos réalités ? Fichez nous la paix, vous ne savez rien.

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