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On ferme !

On ferme ! Il était grand temps de mettre un terme à ce blog. J’ai longuement hésité à tourner la page, mais je dois me rendre à l’évidence : sur les sujets qui touchent aux intersections entre féminisme et transitude j’ai dit tout ce que j’avais à dire, tout ce que je pouvais dire aujourd’hui sans trop m’égarer, et même un peu plus peut-être. Je me rends compte que si ce blog m’a apporté et pourrait continuer à m’apporter peut-être une quelconque “cred” militante, d’une part je ne saurais pas quoi en faire à part flatter mon ego, et d’autre part ce serait au prix d’un outing permanent, au prix aussi de risquer de devenir pour mon entourage cis rien d’autre que la meuf trans qui va parler sur les sujets trans.

À cet encombrant fardeau, je préfère tenter d’avancer dans ma vie de meuf transnormale (ce mot n’a aucun sens, svp n’en faites pas un néologisme jargonneux), m’impliquer plus avant dans le soutien concret aux personnes LGBTIQ (le Q ici est pour “en Questionnement”) et – pourquoi pas- à l’occasion fréquenter des lesbiennes politiques si on en trouve encore.

Merci à mes ami-e-s qui ont enrichi ces articles par leurs réflexions. Merci aux innombrables personnes d’internet auprès de qui j’ai compris tel concept ou glané tel embryon d’idée. Merci aux personnes qui ont relu, re-relu, re-re-relu chaque article et m’ont aidée ainsi à ne pas mourir d’angoisse après avoir cliqué sur le bouton Publier. Merci enfin aux groupes Facebook “Non-Binaires Francophones”, “Perles de Truscum” et autres groupes du même acabit pour avoir généreusement diffusé ce blog et avoir ainsi permis à des dizaines (centaines ?) de personnes de le découvrir et l’apprécier.

Bon vent !

That's all folks

PS : Les articles resteront en ligne aussi longtemps qu’il siéra à wordpress.com

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Anti-guide du questionnement de genre

Quelques conseils et ressources pour les personnes en questionnement se trouvent en conclusion de cet article. Le reste est long est potentiellement difficile à lire. Vous pouvez sauter directement à cette dernière partie selon ce que vous recherchez ici.

Cet article naît d’une révolte. Une révolte contre tous les obstacles qui se dressent entre une personne et ce qu’elle veut pour sa vie. Une révolte en particulier contre les obstacles qui prétendent être du même côté que nous. Une révolte contre les gens qui n’ont jamais transitionné et disent à une personne qui pourrait le vouloir “ne fais pas ça” sous couvert de “on n’a pas besoin d’avoir tel ou tel corps pour être un homme ou une femme”. D’une certaine façon, cet article fait suite à C’est mon ressenti, en particulier à sa conclusion. Six mois plus tard, force est de constater que les choses n’ont pas évolué, ou alors dans le mauvais sens.

Force est de constater qu’une forme d’idéologie essentialiste, antiféministe et transphobe s’insinue de plus en plus fortement dans des milieux où le genre est un sujet central de réflexion et de lutte. Ce petit guide du questionnement de genre est un concentré d’une telle idéologie. Je m’attacherai donc à critiquer plusieurs points soulevés dans ledit article, pour proposer à la place des pistes de réflexion pour une personne qui se trouverait dans la situation de “questionner son genre”. Tout le long de cet article, je prendrai la perspective d’une personne non-intersexe, assignée homme à la naissance, qui envisage une transition féminine. Il y a des éléments communs, bien sûr, entre toutes les transitions, et les personnes en cours ou en recherche de transition masculine pourront bien sûr aussi piocher dans les réflexions qui suivent.

Qu’est ce que le “questionnement de genre” ?

Cette expression semble aller de soi. Tout le monde semble être au courant de ce que veut dire “le questionnement de genre”, mais en réalité tout le monde en a une vision différente. Le petit guide du questionnement de genre, mentionné ci-dessus, dit en introduction :

Quand on prend conscience de l’existence des personnes trans et/ou non-binaires, qu’on entend des témoignages, on en arrive parfois à se demander si on est vraiment sûr·e d’être cisgenre. C’est un questionnement qui peut prendre beaucoup de temps comme très peu, qui peut être très confus et qui est souvent pavé de doutes et d’angoisses.

Il s’agirait donc de se demander “suis-je cis ?” Malheureusement, ce n’est pas vraiment un questionnement, car la réponse est simple. “Trans” est une réalité sociale : la réalité de l’exclusion, des discriminations et des violences liées au changement de catégorie sociale sexuée. “Cis” étant l’opposé de trans, il s’agit aussi d’une réalité sociale : non pas celle de ne pas subir de violences du fait de sa catégorie sociale sexuée (les femmes sont littéralement définies par les violences qu’elles subissent), mais la réalité d’être épargnée par les violences liées au changement de catégorie. La réponse à cette question est donc une réalité objective, et pour la personne dont parle le petit guide, elle est objectivement oui. Puisqu’on parle d’une personne qui “prend conscience de l’existence des personnes trans”, on peut supposer qu’elle n’a pas entamé la moindre démarche en vue d’une transition, c’est-à-dire d’un changement de catégorie sexuée. Or, une personne disons assignée homme à la naissance, avec a un corps identifié socialement comme masculin, qui utilise un prénom masculin et “il” comme pronom, c’est un homme cis. Point barre, on remballe.

Le questionnement réel , c’est-à-dire là où est le doute, se trouve ailleurs. Il se trouve dans “Est-ce que c’est possible que mon sentiment d’appartenance à une catégorie sociale aille vers les femmes plutôt que vers les hommes ?”, autrement dit “Est-ce possible que je ne sois pas un homme malgré le fait d’être aujourd’hui perçue comme tel ?” Là il y a questionnement, parce que si de nombreuses sociologues et anthropologues ont  démontré que le sexe est socialement construit, les normes sociales pensent et imposent un lien entre appartenance à une catégorie et organes génitaux. De cette opposition entre la réalité objective (une personne peut appartenir à la catégorie sociale femme quels que soient ses organes génitaux) et norme sociale (si tu as un kiki tu appartiens nécessairement à la catégorie homme) naît une dissonance qu’on appelle familièrement “questionnement de genre”.

Le cœur de ce questionnement consiste donc à interroger cette dissonance. Interroger plus exactement la norme sociale qui crée la dissonance. Pourquoi y a-t-il deux catégories sociales ? Pourquoi les associe-t-on usuellement au dimorphisme génital ? En interrogeant cette dissonance, en interrogeant la légitimité de ces catégories, on peut interroger du même coup la catégorie dans laquelle on a été placée : “suis-je dans la bonne” ? En d’autres termes, est-ce que mon sentiment d’appartenance à une catégorie correspond à celle dans laquelle je suis placée ? Malheureusement, il est rare de voir la question formulée ainsi. Le questionnement tel qu’il est formulé, c’est à dire le questionnement de soi “qui suis-je ? Quelle est mon identité de genre ?”, en est une version déjà dégradée par l’idée de fixité du sexe imposé. Lorsqu’on se rend confusément compte qu’on n’appartient pas à la bonne catégorie sociale, si on échoue à questionner les rôles portés par ces catégories, alors on en vient à questionner sa propre existence. On se demande en gros, “quel genre de monstruosité suis-je pour ne pas vouloir remplir ainsi le rôle qui est le mien du fait de mes parties génitales ?” A partir de là, on cherche des mots pour remplacer ce “monstruosité” que la société dit que nous sommes. De ces mots, on fait des barrières, des boucliers contre le concept de “monstruosité” qu’on tente de nous accoler. On voit ainsi des gens se demander sous quelles conditions on a le droit de se revendiquer trans, ce à quoi les mouvements libéraux répondent joyeusement “Tout le monde a le droit !” ou comme le dit le petit guide : “Il n’y a pas de checklist à remplir”. Cette simple question de se revendiquer illustre bien le problème selon moi. Ce mot, trans, ne désigne dès lors plus une réalité sociale, la réalité des conséquences pour une personne qui change de sexe social et se confronte à la norme de la fixité du sexe, mais devient un étendard, que certains élus ont le droit de porter. Ce à quoi d’autres répondent que tout le monde a le droit. Toutes les personnes qui de près ou de loin se reconnaissent dans la “monstruosité” peuvent à la place s’abriter derrière le mot “trans”, parce que après tout, les deux sont des quasi-synonymes. Dans ce processus de transformation d’un mot désignant une réalité sociale en étendard, on est tentée de créer de nouveaux mots, toujours plus, tenter toujours plus de précision dans les descriptions comme s’il fallait se lancer dans une fuite en avant pour conjurer ce stigmate de “monstruosité”. C’est un travail sans fin, on ne peut en venir à bout, car on ne s’attaque jamais au concept de “monstruosité”. Pour s’y attaquer, il faudrait considérer l’étiquette “trans” comme secondaire, comme simplement un moyen pour se retrouver entre personnes qui ont des vécus similaires, et à partir de là tenter de faire bouger les lignes de forces pour dé-naturaliser les catégories sociales. Rien de tel n’existe dans une revendication individuelle et forcenée de l’étiquette “trans”, une revendication vue comme une sorte d’objectif militant. Là, il s’agit simplement de chercher un abri contre des mots plus insultants, mais qui ne protège nullement contre les autres formes de violences. C’est à mon sens tout ce processus qu’on appelle ordinairement “questionner son genre”.

Je crois donc que lorsqu’on prétend aider des personnes en questionnement, ou qu’on (se) questionne soi-même, il est capital de quitter le questionnement de son genre pour aborder le questionnement du genre, c’est-à-dire, questionner les catégories sociales et leur prétendue naturalité.  A partir de ce moment-là seulement, on peut remplacer la question “Quel mot qui n’est pas monstruosité décrit le mieux qui je suis aujourd’hui ?” par “Que veux-je faire de ma vie ?”, c’est à dire “Si j’ai ce sentiment d’appartenance à la classe des femmes, comment puis-je faire pour y appartenir effectivement, c’est-à-dire être lue socialement comme une femme ? Quels sont les obstacles sur ma route ? Qu’est-ce qui peut m’aider à les surmonter ?” Évidemment, dit comme ça tout a l’air simple, mais ça ne l’est pas. L’une des raisons en est que sexe et sexualité sont intimement liés. Je ne rentrerai pas dans les détails de ces liens ici, j’en ai vite fait parlé dans J’emmerde votre socialisation, et pour en savoir plus je donne quelques pistes de lecture à la fin. Ce qui m’intéresse ici, c’est que le questionnement des catégories de sexe amène invariablement au questionnement de la sexualité, et, à un niveau individuel, au questionnement de sa propre sexualité. Par exemple, il est clair qu’avoir une relation avec une femme en tant qu’homme n’est pas du tout la même chose qu’avoir une relation avec une femme en tant que femme. D’un côté il y a nécessairement une relation de domination au profit de l’homme, de l’autre on peut imaginer la construction d’une relation égalitaire.

Le questionnement du genre est donc aussi un questionnement de la sexualité. En parlant, mettons d’une personne assignée homme et qui se sent inconfortable dans le rôle social masculin : Est-ce que son inconfort naît du fait qu’elle ne veut pas être dans un rôle social masculin ? Ou parce qu’elle ne veut pas être avec une femme ? Ou bien qu’elle ne veut ni d’un rôle social masculin ni d’être avec une femme ? Catégories de sexe et sexualités sont liées, mais évidemment pas confondues puisqu’il existe des hommes homosexuels. Cela ajoute une couche de complexité à cette question. D’une façon pas tout à fait symétrique, une personne désignée comme femme à la naissance se demandera si son inconfort vient du fait de ne pas vouloir être avec un homme et/ou de ne pas être vouloir adopter un rôle social féminin. En ce qui concerne la dernière partie de la question, beaucoup de femmes vivent cet inconfort, puisque le rôle social féminin implique docilité et passivité dans leur soumission aux hommes, une position qui peut être tout-à-fait inconfortable.

Étant donné cette complexité du questionnement de genre que nous venons de voir, et donc étant donné la complexité des réflexions concernant son propre rôle social genré qui en découlent, on peut comprendre que beaucoup de personnes restent pendant un temps long, plusieurs années voire plusieurs décennies parfois, dans un tel questionnement. D’autant plus que ce questionnement est souvent, pour ne pas dire toujours, entaché de honte.

Beaucoup de gens ont peur ou honte de questionner leur genre

“Beaucoup de gens ont peur ou honte de questionner leur genre” nous dit le petit guide. Or, cette peur ou honte arrive a posteriori, on a honte et peur parce qu’on est en train de le questionner. Si on ne se questionnait pas, pourquoi aurait-on honte ou peur ? Cela n’aurait aucun sens. Les gens qui ne font pas ce questionnement n’en éprouvent aucune peur ni aucune honte. C’est même normal et récompensé, dans notre société, de ne pas questionner l’idée qu’il y a naturellement des hommes et des femmes, naturellement enclins, les uns à ceci les autres à cela.

Je crois que la honte et la peur viennent de se dire qu’on est peut-être une femme. Une femme trans, en plus. C’est comme une femme, mais en pire. Plus trompeuse, plus menteuse, plus manipulatrice, plus perverse, plus soumise, plus docile qu’une femme cis. Cette femme “avec un petit truc en plus” comme dans le film Si j’étais un homme de Audrey Dana, film qui vient d’ailleurs compléter tout ce qu’on sait déjà sur les femmes trans simplement en allant au cinéma. Donc oui, quand on commence à se dire qu’on n’est pas un homme, on a peur et honte à la fois. Peur et honte d’être cette monstruosité représentée à l’écran. On n’est pas en train de “se chercher” ou de “chercher son genre”, son genre on le connaît. Son sexe aussi. La réponse est “féminin” pour les deux. On est prise entre le besoin de transcrire socialement cette appartenance, c’est-à-dire d’être perçue comme femme, et la honte, la peur d’être ce sujet de blagues ou cette chose pathétique. La question qui se pose alors est “est-ce que je vais transitionner ou enfermer tout ça (c’est-à-dire moi) dans un placard ?” C’est une question qui peut durer des années, en fonction des ressources disponibles, des contacts qu’on a, des obstacles matériels qui se mettent sur notre route (dépendance financière, dépendance familiale, risque de perdre des personnes qu’on aime…). On peut effectivement être au placard, ne pas transitionner par peur et honte. J’en profite pour adresser tout mon mépris aux personnes cis qui utilisent l’indicible souffrance des personnes trans au placard pour appuyer leur envie exotisante de se dire trans. Que les personnes qui ne veulent pas transitionner foutent la paix à mes soeurs et mes frères qui ne le peuvent pas, merci bien.

L’amour du corps, cette vaste fumisterie

Aimer son corps, ou ne pas vouloir le changer […] ne veut pas dire que vous n’êtes pas trans, nous dit à ce propos le petit guide.

On s’embourbe à nouveau dans l’idée sous-jacente qu’il y a quelque chose de particulièrement cool à être trans, c’est à dire à avoir le droit se revendiquer telle, et ça rejoint mon laïus un peu plus haut sur le sens se revendiquer trans, mais il y a quelque chose de plus, puisqu’ici on parle d’aimer son corps et de vouloir ou non le changer.

Je crois que la rhétorique de l’amour du corps est extrêmement dangereuse pour les personnes trans, et par extension pour les personnes en questionnement. Je vais illustrer cela par une sorte d’anecdote. Cette anecdote n’est pas isolée, j’ai croisé une bonne quantité de personnes trans pour qui les choses se passent peu ou prou de cette façon. Une personne en questionnement finit donc par conclure qu’elle est, mettons une femme trans (la situation est similaire pour les hommes trans). Elle en parle à ses proches, amis et parents. Réaction de ceux-ci : “ha euh c’est bizarre quand même mais si tu veux :)” (le sourire est inclus). La personne en déduit donc que pas de souci, ses proches se feront à l’idée tôt ou tard. Surprise, au moment où elle commence à prendre des hormones et exige (à raison) qu’on la désigne de manière constante par ses nouveaux prénoms et pronoms, panique à bord. On lui dit “mais pourquoi, tu es bien comme tu es”, “non mais pour moi tu seras toujours un homme”, ou enfin “mais tu es si beau, pourquoi n’aimes-tu pas ton corps ?”

“Aimer son corps” c’est une notion vague, abstraite, empreinte de bons sentiments christiano-new-age. Rien à voir a priori avec le concret d’une transition, avec le concret du changement d’une catégorie sociale. Car c’est bien cela qui pose problème. Tant que la personne se contente de dire son envie de changer de catégorie, la société (dont les proches se font dans mon anecdote ci-dessus le bras armé) peut fermer les yeux et se dire que c’est une phase, une passade, que tôt ou tard la personne reviendra à “la raison” qui est “aimer son corps”, c’est-à-dire si on lit entre les lignes, accepter la catégorie de sexe dans laquelle elle a été placée. L’injonction à “aimer son corps” faite aux personnes en questionnement ou en transition n’est finalement qu’un nième moyen de contrôle des corps, une nième façon de faire appliquer la norme de fixité des catégories sexuées.

Oublions donc cette idée d'”aimer son corps” aussi inepte que dangereuse, et concentrons nous sur “ne pas vouloir changer son corps”. Pourquoi après tout voudrait-on changer son corps ? On peut très bien transitionner sans. On peut simplement dire à autrui qu’on est désormais une femme, indiquer son nouveau prénom et espérer que tout se passe au mieux. Pourtant, les modifications physiques sont importantes car elles sont un moyen. Un moyen d’être lue comme femme de manière constante ou quasi-constante, un moyen pour ne pas avoir à faire mille efforts de maquillage et de vêtements pour être lue comme femme. Sans ces modifications, si on veut éviter les humiliations et les violences liées au fait d’être vue comme un mec en robe, il faut avoir un corps pas trop marqué par la testostérone (donc disons moins de 25 ans, et encore pas pour tout le monde), se restreindre à des codes féminins hétérosexuels et savoir se démerder avec un pinceau à maquillage. Les modifications physiques sont pour la plupart des femmes trans un moyen d’être lue comme femme de manière permanente, sans contrainte particulière. C’est à ce titre qu’il faut les considérer, comme un moyen d’avoir une vie pas trop dangereuse et plus confortable : imaginez devoir binder sa poitrine ou porter une énorme couche de maquillage cache-poils en plein été.

Parmi les modifications physiques, celle dont on parle le plus quand on pense à une personne trans, c’est la prise d’hormones. D’ailleurs, le dernier paragraphe du petit guide ne cite que les hormones comme modification physique liée à une transition. Je crois que ce n’est pas un hasard.

Cette fixation sur les hormones et la dévalorisation subséquente des personnes qui en prennent (comment voir autre chose qu’une dévalorisation dans ce “Parfait, faites votre vie” ?) me semble être précisément liée à la naturalisation des catégories de sexe. J’en veux pour preuve le fait que, à la fois dans les milieux réactionnaires de type “Manif pour tous” (sorte d’étalon de la naturalisation des catégories de sexe) et dans les milieux où l’on dit “On peut être trans et aimer son corps”, on fait une fixation sur les hormones sexuelles et les chirurgies de réassignation sexuelle. Jamais, ou en tout cas de manière très anecdotique, je n’ai entendu parler dans ce contexte de chirurgies de féminisation faciale, de mammoplastie ou mammectomie, ou encore d’épilation définitive du visage. Comme si finalement la seule chose qui importait c’était les organes génitaux et ce qui y est lié, à savoir les hormones que ces organes secrètent. Ce qui précisément ramène le fait d’être homme ou femme à quelque chose qui serait biologique et non social. Le plus tragique dans cette histoire, c’est que ces discours, en plus de naturaliser les catégories de sexe, accusent précisément les personnes trans de le faire.

Il n’y a pas que deux options

“Il n’y a pas que deux options”, nous dit également le petit guide. C’est vrai. Mais sûrement pas comme il l’entend.

Vous ne vous sentez pas complètement homme, mais le genre féminin, ce n’est pas vraiment ça non plus (ou l’inverse)[…]. Il y a une myriade de termes pour décrire différents genres non-binaires […] L’important c’est de trouver quelque chose qui répondra à vos questions, à vous.

Soyons claires : l’archétype de la féminité hétérosexuelle ne contient pas l’ensemble des femmes, c’est-à-dire de celles qui, lues quotidiennement comme femmes, sont unies par les violences masculines. Je peux être une femme et être badass, sans qu’on me plaque dans un “troisième genre” au motif que je me blinde contre ces violences. Je peux être une femme trans et être lesbienne, je peux être une butch, je peux être fem. Vouloir plaquer une “non-binarité” sur toute forme de déviation par rapport à la norme de féminité hétérosexuelle revient à enfermer les femmes dans leur rôle convenu de “celles qui se font baiser par des hommes” pour paraphraser une féministe radicale dont j’ai oublié le nom. Par la même occasion, cela revient aussi à enfermer chaque personne qui dévie de cette norme dans son propre ressenti, à en faire une personne littéralement unique en son genre. Cela revient, puisque dans une telle idéologie chaque personne est unique ou pas loin dans son ressenti de genre, à évacuer la question des vécus communs et donc à briser toute tentative de solidarité entre femmes, c’est-à-dire, entre celles, lesbiennes, hétérosexuelles, bisexuelles, cis ou trans, que les hommes cherchent à s’approprier.

Ceci dit, avec la honte et la peur qui caractérisent un questionnement aussi complexe, il est clair qu’à un moment dans un questionnement de genre, on puisse se dire “je veux m’éloigner de la masculinité, mais j’ai peur d’être la monstruosité transsexuelle qu’on me montre un peu partout, y compris d’ailleurs dans les milieux queer.” A partir de là, se dire “je suis du troisième genre”, qu’on peut exprimer autrement, par exemple “non-binaire”, “genderqueer”, “agenre”, est une solution réconfortante. Cela permet de se dire que je ne suis pas un homme, et pas non plus une monstruosité. C’est une réponse facile, rassurante, à une question complexe et angoissante. Une réponse aussi pétrie de (trans)misogynie. Ce qui me met en rage et ce qui me dégoûte, c’est quand les milieux et les personnes qui accueillent et prétendent aider des personnes en questionnement, la renforcent au lieu de lutter, avec la personne en questionnement, contre cette (trans)misogynie interiorisée. Notre rôle n’est pas de dire “bien sûr chéri-e, tu es ce que tu dis que tu es”, mais plutôt d’aider à dépasser cette peur, cette honte, pour que la personne puisse faire progresser ce questionnement.

Faire progresser le questionnement, cela peut mener à s’engager individuellement sur ces questions. Cela peut aussi vouloir dire rejoindre un groupe militant pour faire bouger les lignes sur les questions homosexuelles ou les questions trans, ou encore sur les questions féministes. D’un point de vue individuel, le questionnement des catégories sociales peut aboutir à avoir une idée plus claire sur ce qu’on veut faire de sa vie. Les questions de genre et de sexualité étant très liées comme on l’a vu plus haut, peut-être que la personne découvrira qu’elle se sent mieux à aimer les hommes, les femmes ou les deux, plutôt en tant qu’homme ou plutôt en tant que femme. Aider à faire progresser ce questionnement, cela veut dire aider la personne à mettre en place de nouvelles réflexions, de nouvelles stratégies qui lui apporteront de nouvelles informations et de nouvelles idées à confronter avec la réalité de sa vie. C’est absolument à l’opposé du cercle vicieux de haine de soi aussi (trans)misogyne que mortifère : “je ne suis pas un homme, mais je suis assigné-homme-à-la-naissance, je n’ai pas les bons attributs pour être une femme, alors je suis non-binaire et c’est cool *sourire forcé*, les gens me prennent pour un homme mais je ne suis pas un homme, mais je suis assigné-homme-à-la-naissance…”. Répéter à l’envi que l’ennemi, c’est celles qui transitionnent, ou de manière plus douce dévaloriser continuellement les transitions, c’est fermer à ces personnes en questionnement une porte importante pour qu’ayant considéré la possibilité, les avantages et inconvénients d’une telle option, elles puissent faire un choix pour elles-mêmes.

Anti-guide du questionnement de genre

Pour finir, voilà quelques conseils, que, avec ma modeste expérience de transition et d’accompagnement de personnes en questionnement, je peux donner aux personnes qui seraient dans la situation de questionner le(ur) genre. Bien évidemment, il y en a plein d’autres qu’on pourra donner, mais ceux-là, parce qu’ils vont à contre-courant des bêtises qu’on entend trop souvent, me semblent importants :

  • Nous ne sommes pas la révolution du genre. Tu n’as pas à crier sur tous les toits ton questionnement et ce qui en ressort pour être une “bonne personne trans”. Tu peux avoir besoin, tu peux avoir envie d’exprimer qui tu es, dans les mots que tu as choisi, et dans ce cas, vas-y. Pense aussi alors à ta sécurité. Des gens pourraient se montrer hostiles, aller jusqu’aux violences physiques ou pire. En particulier, cela m’amène à parler de coming out.
  • Coming-out : Ce n’est pas nécessairement la première étape à faire avant toute chose. Bien sûr tu peux avoir besoin ou envie de le faire comme première étape de ta transition, mais un coming-out précipité peut aussi te mettre en danger. Parfois il vaut mieux commencer sa transition tranquillement et mettre les proches devant le fait accompli. Cela dépend bien sûr de chaque situation individuelle. Dans tous les cas, ce qui serait génial pour être en sécurité serait d’être accompagnée.
  • Etre accompagnée : trouver une ou deux amies sûres à qui parler de sa démarche, de ses envies, de soi. Si ce sont des amies possiblement en capacité d’aider en cas de coup dur (foutue à la porte de chez ses parents, virée du taf, …) c’est encore mieux.
  • Etre accompagnée (encore) : si tu habites dans une grande ville, aller voir l’association LGBT proche de chez toi pour trouver une structure qui t’aidera dans ton parcours et tes démarches. Il y en a dans toutes les grandes villes de France et de Belgique. A Paris par exemple l’Espace Santé Trans propose des consultations d’aide psychologique à petit prix. En Belgique francophone l’association Genres Pluriels tient une permanence mensuelle dans les grandes villes de Wallonie et à Bruxelles.
  • Lire (aussi) : des brochures éditées par des associations comme Chrysalide, Outrans ou encore Ouest-Trans. Si tu as cinq euros de côté, le Manifeste d’Une Femme Trans de Julia Serano est un grand bol d’air frais. Le petit livre très clair Sexe, Genre, Sexualités de Elsa Dorlin est un petit bijou pour comprendre le lien entre sexualités et sexe, et comment ces catégories ont tout de social.

Conclusion toujours pas gentille

Il y aurait sûrement beaucoup d’autres choses à dire sur le sujet, mais je crois avoir couvert les points les plus importants. Pour conclure, je voudrais simplement demander une chose aux personnes qui ne transitionnent pas, quelle que soit la façon dont elles se définissent. Est-ce vraiment trop demander de ne pas écrire n’importe quoi sur des sujets dont vous ne connaissez pas grand chose ? De vous abstenir d’inventer de grandes théories qui n’ont rien à voir avec nos réalités ? Fichez nous la paix, vous ne savez rien.

C’est mon ressenti

Je fréquentais des milieux “underground” à une époque. Un ensemble de métalleux-es, gothiques, nerds, autant de gens qui se mettaient volontairement dans une position de relative marginalité par rapport à la société. Ces groupes n’avaient ni ambition ni revendication politique, ils étaient constitués de fait par des gens partageant les mêmes hobbies et goûts. L’un des éléments marquants pour moi de ces milieux, c’est qu’il y avait toujours une sorte de code permettant de s’identifier. Un code qui n’avait pas de sens dans la société, parfaitement incompréhensible aux béotiens, mais qui permettait de s’identifier auprès des membres de la communauté. Par exemple “Moi je suis plutôt Debian Sage/KDE/vim”, ou encore “Je suis plutôt Viking/Thrash/Doom”.

Dans certains milieux féministes/queer, en ligne ou hors-ligne, j’ai l’impression que le genre et la sexualité deviennent de tels élément d’identification. D’une certaine manière, le genre n’a plus son sens politique de système d’oppression des femmes, qui écrase au passage les personnes trans par la fixité imposée de l’assignation genrée. Seul existe le genre compris comme identité, une identité qui, parce qu’elle n’est pas corrélée à une quelconque perception sociale, est validée par la seule autodéfinition de la personne. De la même façon, la sexualité de chacun-e n’est plus définie socialement, c’est-à-dire par sa conformité ou sa transgression de l’hétérosexualité obligatoire, mais par les préférences individuelles de chaque personne, en termes de genre, de caractéristiques sociales des partenaires ou du type de contact préféré (vanilla, kinky, BDSM, …). Du coup, genre et sexualité dans ces milieux deviennent de simples éléments d’identification, on dit par exemple “je suis agenre demiboi queer”. Ca ne correspond a priori à rien socialement puisque seule l’autodéfinition établit ces éléments, mais c’est une identité (qui je suis) autant qu’une identification (le code secret pour rentrer dans le milieu). Soit tu comprends ce que ça veut dire et tu peux faire partie du groupe, soit tu ne comprends pas et tu n’es pas invité-e à la soirée.

Alors c’est plutôt chouette, de se nommer et de s’identifier d’après son ressenti, et de se faire un petit groupe de gens « qui en sont ». Après tout, la société patriarcale nous incite fortement à taire nos ressentis au sujet de notre genre et de notre sexualité, au nom de l’hétérosexualité, de l’assignation sexuée et des rôles genrés qui en découlent. Le fait de pouvoir exprimer son ressenti à ce sujet, par exemple “je ne me reconnais pas dans les rôles genrés traditionnels” peut donner l’impression d’une libération personnelle. Est-ce aussi simple ?

Effectivement, il me semble qu’il y a bien une part de libération. Anecdote perso : au début de mes questionnements de genre, je me suis sentie libérée par l’affirmation de “je ne me reconnais pas dans ce qu’on attend socialement d’un homme” et me définissais donc non-binaire, c’était mon ressenti. Je ne suis pas la seule dans ce cas, je connais de nombreuses personnes qui ont commencé une réflexion sur leur genre par des affirmations similaires, que ces personnes aient fini par transitionner ou non. De la même façon, l’affirmation de “je ne suis pas intéressé-e par le sexe de type papa-dans-maman”, peut être libératrice. A partir de cette affirmation, on peut établir ses propres préférences, qu’elles entrent dans le cadre de l’hétérosexualité ou non. De même, rencontrer dans ces milieux d’autres personnes “hors-normes” est potentiellement salvateur étant donné que nous ne sommes finalement pas très nombreux-e-s, et les chances de nous rencontrer par hasard sont faibles.

Là où sa coince, c’est qu’il me semble que dans ces milieux chacun-e se retrouve artificiellement isolé-e dans son ressenti, parce qu’il ne peut être par nature qu’individuel. Mon ressenti n’est pas celui de ma voisine, parce que disons je suis une meuf trans et que elle se définit comme non-binaire transféminine. Nos ressentis sont différents, et cela donne artificiellement l’impression que nous ne nous ressemblons pas. Pourtant, si on regarde la façon dont nous sommes perçues socialement, elle est tout comme moi vue comme une femme ayant transitionné. En d’autres termes, notre positionnement social est le même toutes choses égales par ailleurs et il y a de fortes chances que nos vécus se rapprochent. Pour arriver à tisser réellement un lien entre nous (ma voisine et moi), nous devrions pouvoir parler de ce qui nous rapproche, dépasser le ressenti et le “je suis non-binaire. – Ha ben moi je suis une femme.” qui nous oppose.

Idéalement, les milieux militants féministes et queer devraient aider au développement de telles discussions et réflexions à partir de ces ressentis. L’affirmation d’une non-conformité de genre peut servir de base à une réflexion plus poussée, c’est à dire à la fois à une réflexion personnelle sur sa propre place dans la société, et à une réflexion plus globale sur le système de genre, c’est à dire en gros l’assignation à un sexe, les rôles genrés et l’oppression des femmes. De la même façon, ce serait splendide qu’on puisse réfléchir sur le cadre social de ses désirs sexuels.

Malheureusement, ça coince. J’ai l’impression qu’on se contente largement de donner un nom à telle ou telle expression d’un ressenti. De telle affirmation, on dit “ha ben tu dois être bigenre”, de telle autre “genderfluid” ou “agenre”, etc… etc… Ca marche aussi pour les sexualités, d’une affirmation “j’aime tel ou tel type/genre de personnes”, on dit “oh tu es bidulesexuel-le”. Et c’est comme ça, indiscutable. Tenter de creuser, de bâtir une réflexion à partir du ressenti, même en tant que la personne qui ressent, devient une sorte de tabou. On se croirait à Poudlard, tiens. Le choixpeau décide, “te voilà genderflux et sapiosexuel-le”, et ces catégories qu’on dirait créées par Dieu sont littéralement indiscutables.

A partir de là, faute d’autoriser une réflexion, on se retrouve plongé-e dans un monde de mots et d’analogies, où la sémantique n’a plus son mot à dire. Des idées venant d’ancien-ne-s féministes, militant-e-s trans et/ou LGB, etc.… sont coupées des réflexions qui les sous-tendent et, une fois dépouillées de leurs parties les plus complexes, deviennent des tables de la loi. Elles servent dès lors à construire le présent sous forme d’analogie, à partir du ressenti de la personne qui parle. Exemple : “Étant donné que les personnes trans souffrent de transphobie, si je m’auto-définis trans et qu’on me nie cette qualité, alors c’est de la transphobie puisque je souffre de ce déni”. Si on joue à un jeu de construction de mots, c’est sans doute vrai. Si on se paye le luxe d’une réflexion ancrée dans le concret, non. La transphobie a pour fonction sociale d’assurer la fixité de l’assignation sexuée et genrée en frappant les personnes qui transgressent cette prétendue fixité. Imaginons que socialement untel a été assigné homme à la naissance et qu’il soit lu comme homme sans ambiguité ni aucune intention de transitionner, il n’est pas en train de transgresser la fixité de l’assignation, quelle que soit son auto-définition. S’il s’auto-définit trans dans ce contexte là, cela ne change rien au fait qu’il ne vit pas de transphobie, puisqu’il ne transgresse absolument pas la fixité de l’assignation.

L’exemple de l’asexualité

De plus, se baser sur le ressenti, la souffrance, pour construire une réflexion politique ne peut aboutir à rien de concret. Je me rappelle une intervenante d’une grande association d’aide aux jeunes LGBT qui disait en parlant des parents d’enfant trans chassés du domicile familial “les parents aussi ils souffrent”. Si on se base sur le ressenti, elle a entièrement raison. Les parents qui jettent leurs enfants trans à la rue souffrent. Les abuseurs souffrent. Les victimes souffrent aussi bien sûr. Les hommes souffrent, les femmes souffrent, les homophobes souffrent comme les homosexuel-le-s et le monde n’est qu’une vaste vallée de larmes. Puisqu’il n’y a pas de souffrançomètre objectif permettant de comparer les souffrances, on en revient à regarder et tenter de comparer des souffrances individuelles en se déchirant pour savoir qui en chie le plus. Pendant ce temps, les abuseurs abusent, les classes dominantes continuent à dominer (mais dans la souffrance) et la caravane passe. Exemples plus spécifiques : Les hommes cisgenres hétéros asexuels souffrent probablement dans leur virilité parce qu’on leur dit “ben alors si tu veux être un vrai homme viril il faut baiser”. Les femmes cisgenres hétéros asexuelles souffrent également parce qu’on leur dit “Si tu ne baises pas, tu es frigide et moche, les mecs ne s’intéresseront jamais à toi.”, et aussi “Les hommes ont des besoins, tu dois les satisfaire”. On fait quoi de ça ? Tout le monde souffre et on décide que du coup hommes et femmes aces souffrent ensemble d’une sorte d’asexuellophobie ?

Peut-être qu’en rentrant dans des considérations sociales, on pourra remarquer que l’injonction au sexe faite aux femmes fait partie de la longue liste des injonctions contradictoires qu’elles ont à subir. Par exemple, “vouloir faire du sexe mais pas trop”. Et que la prétendue “satisfaction des besoins” de l’homme fait partie de la culture du viol largement intégrée au sexisme. Donc oui, les femmes asexuelles souffrent beaucoup du fait des injonctions à la sexualité. A cause du sexisme et de la culture du viol qui y est intégrée. Il ne s’agit pas de nier ces souffrances, ni de dire qu’elles sont plus ou moins importantes que celles des femmes non-asexuelles. Il s’agit de dire que la comparaison des souffrances, on s’en fout. Chacune ressent les choses différemment. Mais lorsqu’on regarde la classe des femmes, on voit toujours le même sexisme. Si on veut changer les choses un jour, il s’agirait de dépasser le concours de qui souffre le plus et se serrer les coudes entre nous, parce que asexuelles ou non, on affronte toutes le même ennemi.

En ce qui concerne les hommes, c’est effectivement des doutes sur sa virilité. Une telle situation peut rejoindre bien sûr une certaine homophobie (il est « pas assez viril » donc il est gay) ou transphobie si cet homme est trans, mais surtout… du sexisme à plein tubes. Explication. Je pars de l’idée que la division de la société en deux classes de genre est inséparable de l’oppression des femmes. A chaque fois que la société crée des classes, c’est dans le but d’instaurer entre elles une relation où l’une tire un avantage matériel de l’autre. Ainsi, les blancs et non-blancs, les hommes et les femmes, les bourgeois et les prolétaires. C’est ainsi que la virilité, comme synonyme d’appartenance au genre masculin, est aussi un synonyme d’oppression des femmes. Où veux-je en venir ? On dit de l’homme qui ne fait pas assez de sexe qu’il n’est “pas assez viril”. Qu’il n’oppresse donc pas assez les femmes si on suit ce raisonnement. L’injonction au sexe dans la société, c’est bien l’injonction faite aux hommes de posséder les femmes. Si on recoupe ça avec la situation des femmes dont j’ai parlé plus haut, c’est aussi l’injonction faites aux femmes de se laisser posséder (mais pas par n’importe qui quand même). Dans l’injonction à la sexualité (à l’hétérosexualité), les femmes sont perdantes à tous les coups. De quoi devenir “sex negative” si vous voulez mon avis… Et plus proche du sujet, je vois du coup les problèmes liés à l’asexualité chez les hétéros cis, ou bien comme une manifestation du sexisme (en ce qui concerne les femmes), ou bien du chouin-chouin de dominant triste de moins dominer que ses copains.

Je n’ai parlé que des hétéros cis. Je crois que la situation est sûrement plus complexe en ce qui concerne les personnes asexuelles et faisant partie de minorités du point de vue de la sexualité (de l’attirance “romantique” si vous préférez) ou des personnes trans. Le faible nombre de partenaires disponibles, la situation de vulnérabilité dans laquelle se trouvent nombre de ces personnes rend les choses plus complexes. Il me semble que l’asexualité dans ce cas peut renforcer une relation de pouvoir qui existerait entre partenaires et du même coup favoriser des relations abusives du / de la partenaire allosexuel-le sur son/sa partenaire asexuel-le. Je pense que ce serait intéressant justement que pour une fois ce ne soient pas les personnes cisgenres et hétéros qui prennent toute la place de la discussion sur l’asexualité et qu’on entende ce qu’ont à dire les aces LGB et/ou trans.

Construire du collectif

Evidemment, là toute cette réflexion n’existe que dans ma tête avec toutes les conneries qui en sortent régulièrement. Peut-être que je me trompe ? Ce que je trouverais formidable ce serait que dans ces milieux queers/féministes on puisse les avoir ces réflexions, et de manière collective. Pour ça, il faudrait qu’on puisse en parler, que les personnes qui ont une relative culture politique, ou des expériences pertinentes en la matière (pas juste du « ressenti ») puissent exprimer effectivement des idées et des réflexions sans que cela ne soit rejeté au nom du “classisme” ou de “l’âgisme” supposé de ces personnes. Il faudrait que chacun-e puisse discuter, débattre, apprendre et réfléchir de ces discussions et débats.

Deux mots sur ces accusations souvent lues et entendues lorsque quelqu’un sort des idées un peu plus chiadées que “tous les ressentis sont valides il faut tous les encourager”. L’accusation de “classisme”, c’est je suppose parce que les personnes cultivées politiquement sont des bourgeois-es n’est-ce-pas, la contraposée disant donc que les prolos sont des incultes politiquement parlants. Bravo. Quant à l’âgisme, cela sous-entendrait que la culture politique c’est un truc de vieux/vieilles (enfin, de plus de 30 ans quoi), et dit comme ça ça me fait penser aux politicards qui dénigrent habituellement les mouvements sociaux lycéens, parce que les lycéen-ne-s sont supposé-e-s ne rien comprendre à la politique. Pour autant, le fait d’avoir lu des choses, d’avoir vécu, d’être plus ancien-ne, ne doit pas amener quiconque à monopoliser la parole sur tel ou tel sujet. C’est bien un dialogue qu’il faut construire pour bâtir une réflexion commune.

Si je parle de collectif, de réflexion collective, c’est parce que le militantisme passe par le collectif. Si on part du principe que les règles sociales découlent d’un rapport de force qui est imposé par les classes dominantes, c’est en se regroupant qu’on pourra peser sur le rapport de force et faire évoluer les règles sociales dans un sens plus favorable, ou moins défavorable, pour nous. La question tient alors dans la définition du « nous ». Si on veut se battre efficacement contre le sexisme par exemple, il me semble que l’admission des hommes au sein d’organisations doit se faire en ayant bien pesé le pour et le contre, en particulier le fait que leurs intérêts sont contraires à cette lutte d’une part, et d’autre part que les femmes sommes éduquées à considérer les hommes comme indispensables. Apprendre à se passer d’eux dans une organisation politique est déjà quelque chose d’important à mes yeux.

Si on accepte de ne pas se confiner au ressenti, on peut arriver à trouver des points communs dans les vécus pour créer du collectif. Cette façon de faire date déjà un peu, c’étaient les premières féministes qui se regroupaient et échangeaient pour voir ce qui au-delà du ressenti de chacune, étaient des points communs de leurs vécus et constituaient donc probablement des éléments spécifiques de l’exploitation des femmes. A nous de refaire de même, sans doute dans des modalités adaptées à notre époque, pour sortir du libéralisme de “chacun-e son ressenti” qui ne mène à rien. Il faut accepter de creuser au-delà du ressenti, de voir que quelles que soient nos identités, nous sommes limité-e-s par des conditions sociales qui nous sont imposées. Par exemple, que genderfluid ou agenre ou meuf ou gouine, si nous sommes identifiées socialement comme femmes et/ou que nous transitionnons dans ce sens, alors nous subissons tous les inconvénients du sexisme.

Cette réflexion est me semble-t-il un prérequis à une organisation collective. Au-delà des identités, nous devons nous construire en tant que groupes sociaux, dépasser la somme des “je” pour faire des “nous”. Évidemment, cela fera tomber l’illusion d’un seul grand groupe feministe/queer tout uni au pays des bisounours et ça va faire mal. Si le groupe se donne une orientation féministe par exemple, exit les mecs. Si c’est la dimension LGBT/TBPG qui prime, les meufs hétéros rejoindront un autre groupe, etc… Plutôt que de rester dans l’imaginaire libéral-autoritaire d’un grand groupe uni en fait par rien d’autre que la peur et l’isolement, faisons vivre de multiples groupes aux réflexions, buts et méthodes différentes. L’action politique, de même que le care, pourraient par exemple être de tels objectifs pour ces groupes.

Conclusion pas gentille

Un dernier mot tiens, au sujet du ressenti. Dans vos milieux qui utilisez le ressenti comme base de tout, j’ai parfois entendu dire qu’après tout, ce que vous voulez faire ce n’est pas de la politique au sens de lutte commune pour une transformation matérielle de la société. C’est plutôt l’idée de faire du bien et se faire du bien, parce qu’être une femme ou personne queer bien dans sa peau, c’est déjà un acte politique. Soit, j’entends cet argument. Mais alors dites-moi je vous prie. Ça aide qui quand vous vous arrêtez à “il n’y a que toi qui connaisse ton ressenti” ? Ça veut dire ni plus ni moins que “démerde toi”. Tu ne sais pas où tu en es, tu es perdu-e par rapport à ton identité de genre, à quoi faire de tout ça ? Ben tu es non-binaire et c’est ton ressenti youpi. Je suis sûre que ça leur fait une belle jambe aux personnes à qui vous dites ça. Les possibilités de transition ? Ce que ça implique ? Ce que ça permet et ne permet pas ? Pas un mot, ha si “La SOFECT c’est du caca universel si tu y vas on te parle plus”, faudra faire avec. Tout ce que vous dites en fait c’est “démerde toi, tu es seul-e avec ton ressenti”. Finalement, les seules personnes qui bénéficient du care chez vous, c’est celles qui n’ont pas trop de problèmes. De là à dire “des personnes cis”, il n’y a qu’un pas…

Leçon de grammaire

En ces temps de débats stériles sur la façon de cultiver les nénufars, il m’a semblé judicieux d’ajouter mon pavé dans la gueule grammaticale. Voici donc une leçon de grammaire que j’intitule sobrement : “cis est un adjectif (1)”.

Cis est un adjectif.

Figurez-vous que j’ai appris récemment (je suis jeune il est vrai) que dans les années 2000, et encore parfois maintenant(2), le terme de “transfemme” était/est utilisé par certaines féministes pour bien séparer les femmes trans des femmes tout court. Pour poser un peu mieux l’emploi de ce terme, les personnes qui utilisent ce terme sont proches, sans forcément en faire partie, d’une mouvance féministe qui au nom d’un matérialisme mal digéré considèrent les femmes trans comme des hommes infiltrés dans les milieux lesbiens et/ou féministes. Pour sacrifier un peu à l’esprit de libérale-inclusivité à la mode, ces personnes acceptent de nous nommer malgré tout “femmes” mais pas complètement : il faut préciser que nous n’en sommes pas vraiment. D’où le préfixe trans-. Or en grammaire, un adjectif renseigne sur une qualité du substantif qu’il accompagne. Un préfixe quant à lui modifie le sens du mot qu’il préfixe, sachant qu’en général le sens du mot préfixé reste proche du sens du mot original. Cas pratique : une femme trans est une femme qui se trouve être trans. Une transfemme n’est pas une femme. Ca ressemble à une femme, mais ça n’en est pas une.

Comme par un effet de miroir, cela fait un moment (quelques mois ? Un an ou deux ?) que je vois employé ici et là le mot “cismec”.

Un cismec ne serait donc pas un mec, si on suit la logique grammaticale. C’est proche d’un mec, mais ça n’en est pas un. Dans les milieux féministes libéraux et soi-disant “radicaux” où ce terme est employé, je me suis rendue compte d’une chose. Un “cismec” est presque toujours détestable. Un mec me harcèle dans la rue ? C’est un cismec. Un mec écarte grandement ses jambes et bloque ainsi 3 sièges dans le métro à lui tout seul ? C’est un cismec. On reviendra sur ce que ça peut impliquer. Dans tous les cas, la distinction artificielle faite entre “cismec” et “mec” pose comme un non-dit la question du positionnement des hommes trans dans cette dénomination. Puisque la société pose la personne cis comme référente en ce qui concerne son genre, différencier les personnes cis et les autres de même genre est transphobe. Que ce soit en séparant les “transfemmes” des autres femmes ou les “cismecs” des autres mecs, l’intention est différente mais le résultat est le même.

Pour couronner le tout, utiliser cis et trans comme préfixes n’a aucun sens. Le système de genre crée les genres “homme” et “femme” pas “cishomme”, “transhomme”, “cisfemme”, “transfemme”. Trans est le statut social qu’on a quand on transitionne ou a transitionné vers le genre autre que celui qui nous a été assigné à la naissance. En aucun cas “trans” ne peut-être une définition essentialiste de notre genre. Ce glissement de l’appellation de telle ou telle personne, d’une appellation exacte dans le système de genre, vers une apellation fantaisiste dépendant de la personne qui l’emploie me semble également être le signe d’une importante dépolitisation des luttes féministes.

Examinons donc la transphobie du terme “cismec”, puis son emploi dans le cadre d’une dépolitisation des luttes féministes.

La transphobie pour les nuls.

“Trans” et “cis” sont des adjectifs lourds de sens. “Trans” indique une situation sociale liée à une transition, qui provoque inévitablement et à des degrés divers des difficultés d’accès à l’emploi, aux soins, au logement, un risque démultiplié d’arriver ou de rester dans la précarité, des risques importants de violences. C’est aussi, lorsque ce mot est employé à tort et à travers, une intrusion insupportable dans la vie privée d’un individu. Puisque notre assignation à la naissance a tout à voir avec les organes génitaux, le fait de dire que telle personne est cis ou trans est effectivement aller regarder ce qui se trouve dans sa culotte.

Je ne vais pas trop m’étendre sur l’emploi de ce mot par des personnes qui n’ont aucune intention de transitionner mais qui trouvent très séyant de s’autodéfinir trans pour gagner des points à peu de frais dans les Jeux Olympiques de l’Oppression. Dans ce cas bien sûr, “trans” n’a pas d’autre sens que “personne qui se définit comme telle” et ne porte plus un tel poids, ni aucun sens d’ailleurs. Je préfère donc que nous en restions à des définitions solides si vous voulez bien. Je définis donc une personne trans comme “une personne qui transitionne ou souhaite transitionner”, et par transition j’entends “l’ensemble des opérations sociales (prénom, garde-robe, cosmétiques) ou médicales (épilations, hormones, chirurgies) qui amènent à être perçu-e dans un genre autre que celui qui correspond au sexe qui nous a été assigné”.

Ce qui m’intéresse donc est que ce terme est porteur d’un sens très fort. Dès lors, considérer que parce qu’un mec a un comportement détestable, il est forcément cis, c’est à la fois d’une naïveté sans bornes et d’un essentialisme idiot, le tout revenant en fait à de la transphobie pure et simple. D’abord précisons une chose qui semble échapper à certains milieux, voire y être un tabou : les personnes opprimées sont des êtres humains. Cela veut dire qu’elles peuvent se comporter de manière néfaste. Seulement, la société les y encourage moins que les personnes les plus privilégiées. Les hommes sont encouragés par la société à se comporter d’une manière dominante, à s’approprier tout ce qu’ils touchent, à ignorer la volonté de plus faibles qu’eux, j’en passe et des meilleures. Tout particulièrement, comme nombre d’organisations et de milieux l’ont bien noté, les hommes cisgenres blancs, valides, aisés et hétérosexuels.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des femmes qui s’approprient tout l’espace au détriment des autres. Ni d’hommes trans qui traitent les femmes comme des objets. Etc… etc… L’emploi du terme “cismec” pour dire “homme détestable” revient donc à faire la distinction entre d’un côté des hommes trans idéalisés, fétichisés comme avant-garde de la révolution du genre / masculinité sans la toxicité / hommes parfaits / etc… et d’un autre côté des “cismecs”, ces hommes bien réels qui ont un comportement d’appropriation des femmes et de l’espace encouragé par la société. Notons également comme une parenthèse que nier la possible transitude d’un homme au motif de son comportement est exactement le reflet de la scrutation dont sommes victimes les femmes trans, scrutation qui a pour but de guetter les moindres signes de “non-féminité” de notre part. Voilà donc pour résumer tout ça : on est en plein dans la transphobie, entre fétichisation et négation de la personne.

On peut aller plus loin en se demandant : qui est fétichisé ainsi ? Les mecs trans on a dit. Oui mais lesquels ? Les grands, les petits, les barbus avec 10 ans de T, les tout fins qui commencent la T ou ceux qui n’en prennent pas ? Ben en général, plutôt ceux des milieux concernés, ceux dont l’apparence ne laisse aucun doute sur le fait qu’ils ont été assignés femme à la naissance. Ceux dont les milieux féministes peuvent plus ou moins nier la maculinité en les trouvant “choupis” ou “mignons”, sous-entendu, pas très masculins parce que disons clairement que de tels adjectifs sont des antithèses des canons de la virilité. Je me pose souvent la question quand je vois des non-mixités féministes ouvertes aux mecs trans mais pas aux mecs cis, si un type qui arrive doit baisser sa culotte pour prouver qu’il est trans, ou si un code spécial permet de lui ouvrir la porte. J’ai ma réponse. Un mec est considéré comme “non-cis” s’il ne ressemble pas trop à un mec. Paye ton “inclusivité”.

Dépolitisation des luttes.

Rajoutons à cela autre chose. Dire “cismec”, ou des variantes comme “CisMâleBlancValide” (3), c’est une façon de désigner l’ennemi par un mot. L’ennemi, c’est ce mec qui prend toute la place, qui harcèle les meufs, qui est invité partout, et au pire il s’invite là où il n’est pas invité. Le Vrai Mec, parangon de virilité, le CisMec (pour vous aider, vous pouvez visualiser chaque testicule tomber lourdement alors qu’on assène chacune de ces deux syllabes). Reprenons notre sérieux. Oui, avec ce mot de “cismec”, on se crée un ennemi bien tangible, bien présent, je peux le pointer du doigt, c’est rassurant.

Au lieu de lutter contre les privilèges dont sont porteurs les hommes, au lieu de raisonner en termes de classes sociales, de rapports de forces, d’antagonismes de classes, de conflits d’intérêts, on se met en tête de lutter contre des personnes, qui pour la plupart n’ont même pas conscience de leur privilège. Au lieu d’affronter un système qui provoque une inégalité sociale, on désigne quelques ennemis, ces fameux “cismecs”.

Non seulement on se met en tête de lutter contre ces ennemis au mépris de toute réelle analyse sociale, mais pas vraiment au fond, parce qu’on est dépendantes d’eux et puis y’en a des bien, on sait bien nous aussi que “pas tous les hommes”. La plupart des femmes couchent avec des “cismecs”, l’immense majorité des femmes ont des amis masculins. Quasiment toutes les femmes parlent régulièrement à des hommes d’une manière qui n’est pas hostile. Alors cette désignation d’ennemi devient une sorte de blagounette, les cismecs ces ennemis qu’on adore détester, les méchants d’une série dont on se résigne à ne pas changer le scénario. Et c’est ainsi qu’on perd de vue la dimension politique et collective des luttes féministes. Lorsqu’un homme se comporte mal, par exemple disons qu’il prend 3 sièges dans le métro pour ses jambes, il ne le fait pas parce que c’est un homme. Il le fait parce qu’on lui a appris qu’il avait le droit de prendre de l’espace commun pour son bien propre, que cela ne lui serait pas reproché, et que même c’était une manifestation de sa maculinité que de se comporter ainsi. On pourrait alors dire, “ok l’ennemi c’est la masculinité”, mais c’est plus complexe que ça. D’une part, la masculinité est une création de toutes pièces du système sexe-genre pour légitimer l’oppression des femmes. Ses manifestations ont évolué depuis des siècles, et pourront à loisir évoluer au cours des conquêtes que les féministes pourraient faire. Hier les hommes portaient des robes, aujourd’hui ils n’en portent plus. Demain grâce aux afficionados de la déconstruction du genre, ils en porteront peut-être à nouveau. La définition de la masculinité change et changera, l’oppression des femmes demeure. D’autre part, la société raciste tend à opposer une masculinité “saine”, “féministe”, presque toujours réservée aux blancs, avec une masculinité “débridée”, “violente”, le plus souvent attribuée à des personnes racisées et/ou pauvres. Tenter de chercher à réformer la masculinité, ou à la “déconstruire” serait combattre un moulin à vent et prendre le risque de tomber dans le piège de notre société raciste et de l’oppression de classe.

C’est donc bien le système sexe-genre, racine de la masculinité et de la féminité, qu’il nous faut combattre. Ce système nous en faisons partie nous aussi parce que positionné-e-s quelque part dedans, que nous le voulions ou non. Il faut résister à la tentation de nous nommer un ennemi individuel, le “cismec”, qui en deviendrait moins effrayant. L’ennemi est bien le système sexe-genre, ce système qui nous assigne à un sexe et veut nous donner un genre, ce système qui offre aux uns des privilèges fondés sur l’écrasement des autres. C’est un système terrifiant, tentaculaire, gigantesque. Ce système est tel que près de la moitié de l’humanité en bénéficie, parce qu’acceptant de bon coeur une situation d’oppresseurs à différents degrés (4). Si nous voulons le démanteler un jour, nous devons résister aux tentations de la simplification et de l’individualisation des luttes, simplification et individualisation qui s’expriment dans la notion de “cismec”. Ce ne sera sûrement pas suffisant, mais cela me semble au moins nécessaire.

Conclusion : à retenir de la leçon.

Une femme trans est une femme qui se trouve être trans.
Un homme cis est un homme qui se trouve être cis.
Utiliser cis et trans comme préfixes différencie les personnes cis et trans au sein d’un même genre, c’est transphobe.
Utiliser cis et trans comme préfixes n’a aucun sens dans le cadre d’une analyse un minimum réfléchie du système de genre.
Décréter de manière systématique qu’un mec qui se comporte mal est cis, c’est transphobe.
Les personnes opprimées peuvent aussi avoir un comportement néfaste, sans pour autant qu’elles deviennent des “CisMâlesBlancsValides”.
Nommer ainsi un ennemi en la personne du cismec est une façon de fuir la réalité du système patriarcal.
Seule l’abolition du système sexe-genre, par une lutte collective des femmes et de leurs complices (5) permettra une réelle libération.

Notes :

(1) et si t’es pas d’accord, c’est une tarte aux ognons dans ta gueule

(2) https://tradfem.wordpress.com/2015/12/19/pourquoi-jai-cesse-de-detester-les-terfs/

(3) Cette expression est réellement utilisée, avec tout concaténé comme ça.

(4) Les hommes racisés ont mécaniquement moins de privilèges que les hommes blancs par exemple, ou les hommes trans que les hommes cis. C’est cependant un fait que toutes choses égales par ailleurs, les hommes sont collectivement des oppresseurs pour les femmes.

(5) Référence à “Des complices pas des alliés, pour l’abolition du complexe industriel des alliés” : http://www.indigenousaction.org/accomplices-not-allies-abolishing-the-ally-industrial-complex/ dont une excellente traduction a été publiée dans la revue AssiégéEs

J’emmerde votre socialisation

Alors comme ça on parle de socialisation masculine hein ? Le sésame qui empêcherait miraculeusement toute agression misogyne et transmisogyne parce qu’on a trois poils au menton comme les mecs ? Et qui nous transformerait plus ou moins en mecs infiltrés dans le féminisme au prétexte qu’on n’aurait pas vécu le sexisme, voire qu’on l’aurait perpétré ? On va en discuter tiens, en gardant les couteaux à portée de main si vous voulez bien.

Je commence par un peu de vocabulaire. Je vais m’astreindre à utiliser le minimum de jargon possible, mais ces deux termes vont revenir souvent : « personne transmasculine »  désigne une personne qui transitionne pour être perçue comme « masculine » socialement. Personne transféminine  désigne une personne qui transitionne pour être perçue comme « féminine » socialement. Par transition, je veux dire l’ensemble des opérations sociales (prénom, garde-robe, cosmétiques) ou médicales (épilations, hormones, chirurgies) qui amènent à être perçu-e dans un genre autre que celui qui correspond au sexe qui nous a été assigné. Vous noterez enfin que je me contrefous de l’identité : la personne transféminine ou transmasculine peut se définir comme une femme, un homme, une personne non-binaire, un dinosaure ou une pizza, ce n’est pas mon problème ça ne regarde que la personne. C’est bien la transition en tant que fait et perception sociale qui m’intéresse. Ceci étant posé, entrons dans le vif du sujet.

La « socialisation » n’est pas un miroir.

Un argument fréquemment entendu dit que les personnes transmasculines ont vécu, en tant que personnes identifiées comme « fille » pendant plus ou moins longtemps, des violences sexistes. C’est bien évidemment vrai, et il faudrait être parfaitement ignorant-e de la réalité du sexisme pour le nier. Là où ça devient gênant, c’est qu’en conséquence, un certain nombre de personnes s’imaginent que du fait d’avoir été assignées homme, les personnes transféminines ont bénéficié de tout un tas de privilèges durant la période d’avant leur coming out. Chais pas, vous avez déjà entendu l’histoire de l’agneau qui se fait envoyer dans la meute de loups ? Ca le protège peut-être ? Non, même il en est mort. La métaphore est un peu trop facile, alors permettez moi d’argumenter :

Ce qui a fait que nous avons été envoyées du côté des garçons, c’est spécifiquement un appendice entre les jambes, suffisamment long (> 2,5 cm à la naissance selon les standards médicaux) pour que ce soit désigné comme « pénis ». Par la suite, ce qui a occasionné notre maintien de force dans ce groupe, ce sont les conséquences physiques de l’afflux de testostérone et de la faible quantité d’oestrogènes dans nos corps.

Notre socialisation elle, c’est à dire littéralement la façon dont nous avons relationné avec les personnes de notre entourage, elle nous a permis d’affirmer « j’appartiens au groupe des meufs, j’en suis une. ». A partir de ce constat fait plus ou moins tardivement, toute notre vie a été consacrée à nous débattre avec ça dans un monde qui nous dit que c’est pas possible, qu’on n’existe pas, que parce qu’on a une paire de couilles et des poils au menton on est pas supposées appartenir à ce groupe, on doit vouloir et aimer être dans celui des hommes. Alors on se débat pour s’accepter, tenter de démonter l’arbitraire et la fausseté de cette affirmation, et ça se voit. Eux, les hommes (cisgenres si vous voulez) le voient.

Parce que ne vous y trompez pas, ils ont beau être ineptes pour 90 % des activités de la vie (forcément, ils obligent les meufs à tout faire pour eux), les 10% restants incluent toutes les activités coercitives. Ainsi ils sont très forts quand il s’agit de détecter et punir la personne qui au milieu de leurs rangs n’est pas comme eux : la personne féminine. Ça inclut pas mal de monde y compris des hommes homosexuels, mais la personne qui est la plus vulnérable, c’est la personne transféminine balancée chez eux par « erreur ». Et vous savez je suppose aussi bien que moi comment les mecs punissent les meufs qui transgressent les règles : violences psychologiques et physiques, agressions y compris sexuelles. Ça a été pour beaucoup notre lot quotidien durant l’enfance, l’adolescence et/ou une partie de l’âge adulte.

Bien, donc maintenant nous sommes d’accord sur le fait que oui, personnes transmasculines comme transféminines ont tou-te-s largement vécu de nombreuses agressions durant leur « socialisation » dans le genre qui leur a été assigné. Chouette, le débat s’arrête là, on dit que tout le monde, mecs trans, meufs trans et meufs cis sont à la même place et on devient super inclusif-ve-s ?

L’oppression de genre est reproduite dans les milieux inclusifs

Seulement voilà, au nom de la « socialisation », on entend très souvent dans les milieux « inclusifs » quelque chose comme « les personnes transféminines, du fait de leur assignation « homme » à la naissance bénéficient ou ont bénéficié de certains privilèges liés à la socialisation masculine », à tel point que ces personnes sont vues comme violentes, hargneuses, prenant beaucoup de place…. Et donc il faut les contrôler. J’y vois une ironie fabuleuse.

Rappel : la société est organisée en deux classes de genre (je ne parle pas ici des questions de classe économique et de race, même si elles y sont fortement reliées), les hommes au dessus des femmes. Les hommes ont basiquement toutes les qualités et peuvent faire ce qu’ils veulent, on trouvera toujours le positif dans ce qu’ils font. Les femmes, doivent se plier à des exigences souvent contradictoires et, toujours sous le regard des hommes, ce qu’elles font n’est jamais assez bien. Ce que je viens de décrire, c’est le genre. Mais tel quel, le genre s’écroulerait bien vite tant son arbitraire est flagrant, le système patriarcal a donc établi un autre élément pour le consolider.

Voici donc le sexe. Le sexe, c’est un construct social qui dit que si vous avez une vulve, vous êtes biologiquement faite pour être passive, soumise, mais aussi manipulatrice et sournoise, autant de défauts qui sont ceux associés à la classe des femmes. Et réciproquement pour la classe des hommes, le pénis les rend apparemment forts, rationnels, et tout un tas d’autres caractères valorisés dans notre société. Ainsi, les deux catégories de genre sont naturalisées, deviennent des acquis biologiques donc indiscutables, « naturels », ce qui permet de figer l’oppression des femmes sur des bases pseudo-scientifiques.

Ce que je viens de décrire, c’est ce qui se passe dans la société. Examinons les milieux féministes « inclusifs », ainsi qu’une bonne partie des milieux trans « féministes » :

Les personnes assignées hommes à la naissance sommes supposées être pleines de privilèges : voilà donc une supposition basée sur le sexe. Si elles ne s’identifient pas strictement comme femme, c’est pire. Dans tous les cas, elles sont scrutées ces personnes : elles doivent avoir un comportement assez féminin mais pas trop sinon c’est du fétichisme, avoir un passing correct mais ne pas passer complètement non plus pour une femme cis, on doit voir qu’elles sont trans sinon c’est de la tromperie. Voilà des injonctions contradictoires, caractéristiques de l’oppression des femmes dans la société (et on retrouve l’idée de la femme sournoise et manipulatrice). Et le mieux ? Elles ne doivent pas avoir d’idées à elles, pas d’idées qui dérangent et bousculent la doxa de ces milieux, sinon elles sont exclues… Rien ne dérange plus qu’une femme qui a des idées, n’est-ce pas ? Autant donc pour la dénomination « féministe », quant à la dénomination « transféministe » que veulent se donner certains de ces milieux, cela tient de la mauvaise blague pure et simple.

Donc, en d’autres termes, ce qu’on voit c’est encore une fois une véritable oppression de genre qui cible les personnes transféminines, oppression soutenue par… hé bien, encore une fois une notion socialement construite de sexe, qui justifie l’oppression de genre en la faisant passer pour tout à fait normale, et pour ainsi dire « naturelle » : bien sûr qu’il faut contrôler les personnes transféminines, puisqu’elles sont pleines de privilèges, violentes et sournoises !

Sortons nos couteaux

Une fois ceci posé, il est clair que les milieux féministes inclusifs et trans ne sont pas miraculeusement des lieux exempts des questions de genre. Si les personnes transféminines s’y retrouvent ainsi écrasées, peut-être qu’il conviendrait de se poser d’autres questions. Qui bénéficie de ce fait ? A quel point les autres éléments constitutifs du système de genre sont présents dans ces milieux, par exemple une certaine idolâtrie pour la masculinité ? Je laisse chacun-e poser ces questions, à soi même et à son milieu, je ne souhaite pas y apporter ici de réponse définitive.

Par contre, je crois fermement que pour nous sortir, nous personnes transféminines, de tout ça, il faut faire comme nos anciennes féministes, celles du tout tout début : nous réunir. Comprendre que nous sommes artificiellement divisées par des questions qui n’ont que peu de pertinence pour nous. Prenons un exemple, féminisme queer ou matérialiste ? Dans les deux cas l’idéologie sert de mauvais prétexte aux personnes qui ont un intérêt à nous laisser au fond du trou, et dans les mouvements qui se réclament de ces idéologies, d’un côté ou de l’autre il n’y a que peu de place pour nous. C’est d’ailleurs là tout le danger, car je n’ai pas dit « aucune place ». De la place il y en a, mais peu, et nous sommes conditionnées à nous battre les unes contre les autres pour être celle qui va en avoir une…

Il faut nous retrouver, partager nos vécus, trancher les liens qui nous maintiennent prisonnières et en faire des liens forts entre nous. Seulement alors nous pourrons bâtir des théories et des pratiques qui ont un sens pour nous. Retrouvons-nous et libérons-nous les unes les autres. Sortons les couteaux.

 

Putsch trans-féministe pas gentil

Je propose un putsch trans-féministe pas gentil. Pas comme le transféminisme un peu mollasson qu’on voit dans cet article . D’abord je vous raconte pourquoi, ensuite on cause de comment. Pourquoi, parce qu’il y en a marre de se faire instrumentaliser à tour de bras par des meufs cis qui et blablabli vs-y que je décrète que c’est transphobe de dire ceci parce que je ne suis pas d’accord avec, et blablabla vous avez pensé à ces Pauvres Et Courageuses Femmes Trans, et oin oin le TDOR, mais pour nous soutenir réellement et concrètement quand on est vivantes, là plus personne. Surtout quand on remet en question la doxa de la prétendue “inclusivité” en vigueur. On est tou-te-s les bienvenues, mais il y en a qui le sont plus que d’autres. En bref, on en a marre d’être acceptées sous conditions. On en a marre de votre transmisogynie à peine masquée et de votre essentialisme qui suinte de partout dès que vous essayez d’aligner 3 mots. On en a marre, alors on va faire un putsch.

Ca commence comme ça : avec quelques femmes trans, on lève une armée. J’en vois des qui disent déjà “Ca y est, la meuf elle déconne à plein tubes”. Non je veux dire, le pape nous compare à des bombes atomiques, LMPT nous donne le pouvoir de détruire la civilisation, Janice Raymond (poutoux ma vieille tmtc 😉 ) nous attribuait tout un empire. On a bien les moyens de lever une petite armée, avec notre trésor. Il est caché quelque part dans l’un des bunkers secrets que ne connaissent que les Vraies Transsexuelles, celles qui tout en haut de la hiérarchie décident de qui est un-e Vrai-e Trans ou pas. Oui parce que tant qu’on y est, le milieu trans c’est aussi un matriarcat, les vieilles femmes moches pleines de fric tout en haut de la hiérarchie et les petits mecs choupis qui galèrent tout en bas. C’est à cause de l’assignation à la naissance, ça, hé oui c’est ça qui donne du pouvoir. Et puis, voletant tout autour de la pyramide hiérarchique comme de gracieux papillons, les petits angelots de la non-binarité chantent la Bonne Nouvelle en s’accompagnant à l’ukulele : “La Binarité est finie ! L’Oppression n’est plus !” Y’en a des, c’est pas le sens des réalités qui les étouffe.

Donc, on a une armée. Avec, on prend le contrôle des milieux féministes. Parce que la société, c’est cool mais faut pas avoir la folie des grandeurs, comme disait feue ma grand-mère, qui ne savait pas épeler le mot féministe mais avait toujours les deux pieds sur terre.

D’abord, on commence par virer les mecs. TOUS les mecs. Y’a sans doute plein d’excellentes raisons politiques pour ça, mais ma préférée est beaucoup plus pragmatique : comme est des femmes, chez nous ça fleure bon la rose et le jasmin, hors de question que ça se mette à schlinguer la 3e mi-temps ou la piaule de geek. Vous vous attendiez à quoi ? Des stéréotypes sur pattes, on est.

Ensuite on instaure une règle. Dès qu’une meuf cisgenre utilise un mot qui commence par “trans” sans nous demander la permission avant, on la bâillonne et on lui colle de la musique contemporaine déstructurée dans les oreilles à fond pendant 10 minutes, pour lui faire passer l’envie de recommencer. Je dis 10 minutes seulement parce que je suis solidaire des femmes, même de celles qui me gonflent, et puis c’est pour leur bien.

Exemple 1 :

– Ce que tu dis c’est transmmmppppfh [il fallait lire “transphobe”]

Exemple 2 :

– Je suis pour les transmmmppppfh [il fallait lire “transports en communs gratuit”, ben oui on fait pas d’omelette sans casser des oeufs, puis comme le disent bien Raymond, ses potes et les profems, la socialisation masculine nous a rendues violentes et pas subtiles]

Maintenant qu’on sera entre personnes de bonne compagnie et qu’on aura calmé les ardeurs des plus trans-lover, trans-phobes, trans-fétichistes, trans-phobe-phobe d’entre elles, on pourra commencer à discuter féminisme un peu plus sérieusement. On étudiera Monique Wittig, puis le SCUM Manifest…

– Hé mais ce bouquin, il est pas un peu transmmmppppfh…

Je disais donc, on étudiera Monique Wittig, puis le SCUM Manifesto de manière critique en buvant des bières. Ce qui nous permettra de commencer à préparer sa mise à exécution, ou à défaut, de finir à quatre pattes en essayant, ce qui nous aura au moins donné l’occasion de nous marrer en dépensant le trésor de l’Empire Transsexuel pour une bonne cause.

Ouais, c’est carrément un bon plan.